Pour une véritable assurance-emploi favorable aux femmes

«25 ans plus tard, où en sont les femmes? Lettre ouverte à l'occasion du 25e anniversaire du Conseil du statut de la femme (CSF)», Françoise David, Marie Bergeron, Claudette Carbonneau,et Lorraine Pagé, Montréal 1998.

25 ans plus tard, où en sont les femmes ?

Le Conseil du statut de la femme a 25 ans. Cet anniversaire sera célébré tout au long de l’année par le gouvernement du Québec et par le mouvement des femmes. Alors que le gouvernement canadien a aboli le Conseil consultatif sur la situation de la femme, les femmes québécoises sont déterminées à conserver le leur. Pourquoi ?

Depuis 25 ans, cet organisme joue un rôle important de soutien aux groupes de femmes; il produit des recherches et des avis sur des sujets majeurs et controversés tels l’avortement, les nouvelles technologies de reproduction, l’aide sociale, l’équité salariale, les congés de maternité et parentaux et, plus récemment, la place des femmes dans le développement régional, l’économie sociale et la diversité culturelle. Le Conseil est parfois la mauvaise conscience de l’appareil gouvernemental; en tout cas, il est toujours celui qui rappelle dans les officines feutrées du pouvoir que tout n’est pas gagné pour les femmes.

Au moment où le gouvernement du Québec et son Premier ministre en tête s’apprêtent à rendre hommage au CSF, il n’est pas inutile de rappeler pourquoi les femmes ont encore besoin de cet organisme. Cela nous amène, au lendemain du 8 mars, à faire le point sur la situation des femmes au Québec et sur le rôle du gouvernement québécois dans l’action en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes.

On pouvait lire récemment dans La Presse un article intitulé « Journée des femmes : grosse fatigue ». L’éditorialiste s’en prenait au 8 mars lui-même qui serait en quelque sorte dépassé, empreint de confusion et de nostalgie. À l’en croire, la Journée internationale des femmes serait de moins en moins nécessaire, au Québec du moins, étant donné les pas accomplis dans la lutte pour l’égalité. En effet, nous convenons aisément que, depuis 25 ans, les femmes ont acquis des droits précieux. Elles ont envahi le marché du travail, 30% d’entre elles sont syndiquées, elles s’instruisent massivement, certaines progressent dans des carrières qui ne sont plus la chasse gardée des hommes, leurs conjoints participent davantage aux tâches ménagères, etc.. On pourrait croire que l’égalité est à portée de main. Et pourtant…

La liste serait tout aussi longue des inégalités persistantes au travail, à la maison, dans la fiscalité. Les femmes demeurent les championnes du travail précaire, concentrées dans des ghettos d’emplois sous-payés, à temps partiel, où l’accès à la syndicalisation demeure très difficile. Les deux tiers des personnes travaillant au salaire minimum sont des femmes. Ce sont elles qui subissent la violence d’un conjoint et non l’inverse. Ce sont elles qui se retrouvent souvent pauvres et seules responsables des enfants après une séparation ou un divorce. La pauvreté et la lourdeur de leurs responsabilités affectent leur santé physique et mentale de façon disproportionnée.

Globalement, les politiques gouvernementales des dernières années n’ont pas permis d’améliorer cette situation malgré l’adoption de certaines lois allant dans le sens des revendications des femmes. Nous pensons aux lois sur l’équité salariale et sur la perception des pensions alimentaires. Par ailleurs, la nouvelle prestation pour enfants est venue avantager les familles de travailleurs et travailleuses à faible revenu. Par contre, les femmes et les familles à l’aide sociale ont subi une baisse de leur maigre revenu suite aux coupures gouvernementales. D’autres coupures, comme celles qui ont affecté les budgets de la santé et de l’éducation, ont eu des conséquences sérieuses sur beaucoup de femmes. Les travailleuses demeurées à l’emploi se retrouvent avec une surcharge importante. Dans les familles, les femmes prennent en charge gratuitement les malades sortis trop vite des hôpitaux et tous les proches en panne de services sociaux. Dans les organismes communautaires, une majorité de femmes, travailleuses et bénévoles, répondent aux besoins grandissants d’une population souvent appauvrie et laissée pour compte par les pouvoirs publics.

Le chemin vers l’autonomie économique et l’égalité est donc encore parsemé d’embûches surtout à l’heure où nos politiciens ne rêvent que de compétitivité, de mondialisation et donc, de déréglementation et de coupures. Oui, tous les champs d’emplois sont ouverts aux femmes, mais, dans plusieurs milieux, on continue de « rationaliser » et donc, de mettre une partie du personnel à pied. Oui, on peut célébrer l’avènement de l’économie sociale, mais le gouvernement du Québec devra renoncer à transformer des organismes communautaires en petites entreprises aux emplois sous-payés, au détriment, parfois, d’emplois syndiqués. Ce gouvernement aura beau discourir sur la lutte contre la pauvreté, quelle crédibilité pourrons-nous lui accorder s’il adopte sa réforme projetée de l’aide sociale aux accents punitifs et répressifs? Les femmes n’ont pas fini de lutter pour que l’État reconnaisse ses responsabilités envers elles!

Ce 8 mars n’a pas connu de rassemblements spectaculaires, mais des milliers de femmes se sont réunies dans des lieux de travail, des quartiers, des centres de femmes, des villages pour revoir ce monde qui est le leur. Pour célébrer leurs victoires, constater l’étendue des dégâts causés par des politiques par trop imprégnées d’une vision comptable, se donner collectivement des outils pour avancer. Le Conseil du statut de la femme demeure l’un de ces outils essentiels.

Plus que jamais, avec toutes celles qui militent dans leur groupe de femmes ou leur syndicat, nous avons besoin de réfléchir à de nouvelles perspectives d’action en cette fin de siècle. Plus que jamais, nous sommes confrontées à des changements rapides au travail, dans nos familles et nos communautés. Plus que jamais, nous voulons prendre notre place au sein d’instances locales, régionales ou nationales où se décide l’avenir de notre collectivité. Le gouvernement du Québec doit nous soutenir dans cette recherche d’égalité et entendre nos revendications.

13 mars 1998

Françoise David, présidente, Fédération des femmes du Québec
Marie Bergeron, vice-présidente, Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec
Claudette Carbonneau, vice-présidente, Confédération des syndicats nationaux
Lorraine Pagé, présidente, Centrale de l’enseignement du Québec

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