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Résumé
Première section
Deuxième section
Troisième section
6- Le renouvellement des perspectives: l'exemple du féminisme noir et les perspectives lesbiennes
-les perspectives lesbiennes
7- Au confluent d'autres influences
- le féminisme environnementaliste
6-LE RENOUVELLEMENT DES PERSPECTIVES: l'exemple du féminisme noir et des perspectives lesbiennes
Parallèlement à ces métamorphoses des courants marxiste et radical, d'autres critiques fondamentales viendront ébranler, avions-nous annoncé précédemment, l'ensemble des trois traditions de pensée féministe.
Il faut souligner à ce sujet l'apport du "Black Feminism" dans l'élargissement de la pensée marxiste et radicale. La critique qu'apportèrent les femmes afro-américaines durant la décennie 1970 fut à cet égard déterminante dans l'enrichissement de la pensée féministe: elles ont expliqué que ce qu'il y avait de fondamental pour elles dans la compréhension de leur oppression ne résidait pas seulement dans les classes sociales, ou encore dans le sexisme, mais bien dans le racisme qui imprégnait toute leur vie.
On leur doit notamment d'avoir poussé les féministes à articuler dans leurs analyses de l'oppression des femmes non seulement le duo sexe/classe, mais le trio sexe/classe/"race" ou ethnie 40, auquel s'ajoute souvent, chez un certain nombre d'entre elles, un quatrième élément, la discrimination envers les lesbiennes, formant ainsi le quatuor sexe/classes/race/homophobie. L'ajout essentiel de cette quatrième dimension dans la compréhension de l'oppression des femmes est due notamment à des lesbiennes noires 41. Les féministes afro-américaines ont en réalité contribué à faire éclater la notion de "différence commune" entre toutes les femmes. Pour elles, la différence cachait bel et bien les différences. Le féminisme des femmes de couleur ("Women of color feminism") est issu directement des analyses et des luttes du Black feminism.
Les lesbiennes, auto-identifiées ou non, ont toujours été nombreuses dans le mouvement féministe et elles ont été de toutes les luttes. Cependant, les efforts théoriques pour systématiser l'expérience lesbienne dateraient de l'après-guerre 42.
Les "Daughters of Bilitis" furent, aux Etats-Unis, les premières à exposer publiquement l'existence lesbienne à l'intérieur du mouvement de défense des droits des homosexuels durant les années 1950-60. Ce mouvement se situait à l'intérieur d'une perspective libérale de défense des droits.Le livre phare est à cet égard Sappho was a right-on woman 43.
Puis, au début de la décennie 1970, sont apparues des lesbiennes "radicales" (au sens américain de "séparatistes") qui, comme les féministes radicales, ont été les premières à établir l'"autonomie" de leur groupe. L'"autonomie" chez ces lesbiennes signifie ici autonome par rapport à tout groupe autre que lesbien. Les "Furies" (nom du groupe et de leur journal) et les "Radicals lesbians" sont associées à ce courant qui, à l'instar de certains sous-courants du féminisme radical, entendaient développer une culture autonome, mais lesbienne, hors de la société actuelle. La phrase de Ti-Grace Atkinson: "Le féminisme est la théorie, le lesbianisme est la pratique" caractériserait bien ce courant.
Vers le milieu des années 1970, des lesbiennes marxistes forment un courant autonome à l'intérieur du courant du salaire au travail ménager. Elles ont, entre autres, apporté à ce courant une dimension supplémentaire: faire l'amour fait partie du travail ménager gratuit des femmes à l'intérieur d'un couple 44.
Vers la fin des années 1970, sont apparues des lesbiennes-féministes. Adrienne Rich, Susan Brownmiller, Nicole Brossard sont associées à ce courant, qui pousse plus avant l'analyse en identifiant nommément l'hétérosexualité comme institution au centre des rapports de domination hommes-femmes, une institution contraignante 45 pour les femmes, car une série de coercitions est nécessaire pour les y maintenir.
Vers la fin des années 1970 toujours, apparaît un courant matérialiste chez les lesbiennes. L'oeuvre majeure est à cet égard la théorie de l'appropriation de la féministe matérialiste Colette Guillaumin 46. Ces lesbiennes ont trouvé dans cette théorie un moyen de se situer à l'intérieur des rapports de sexes 47.
On le voit, les lesbiennes se situent non pas dans une seule catégorie englobante, mais dans toutes les perspectives féministes: libérale, marxiste, radicale, matérialiste. Leur principal apport réside sûrement dans la remise en question du caractère universel et immuable de l'hétérosexualité comme modèle d'organisation des relations entre les humains. De ce fait, elles ont contribué à «créer une rupture du paradigme naturaliste à travers lequel furent pensés, depuis le siècle des Lumières, sexe, genre et hétérosexualité» 48 .
7- AU CONFLUENT D'AUTRES INFLUENCES
Jusqu'ici, nous avons traité de trois traditions de pensée et de leurs métamorphoses, ainsi que de l'apport de perspectives nouvelles traversant les divers courants les composant. Résumons notre cheminement à cet égard. Si les lacunes des grandes influences intellectuelles du féminisme occidental, dans sa seconde phase (1970+), donnèrent lieu à une métamorphose du courant radical, ces mêmes lacunes ont aussi provoqué une métamorphose du courant marxiste féministe. Alors que les marxistes orthodoxes dirigeaient toute leur attention vers les classes sociales dans le capitalisme, les féministes socialistes portèrent pour leur part la leur et vers capitalisme et vers patriarcat dans leurs analyses, les radicales la concentrant plutôt vers le patriarcat, compris comme un système social. Le Black feminism, les femmes du tiers-monde et les lesbiennes féministes notamment, forceront ces courants à intégrer à leurs analyses de classe et de sexe les dimensions "races", ethnie, hétérosexualité, exclusion sociale.
Rappelons que notre intention, en mettant en évidence trois grandes traditions de pensée et leurs métamorphoses, n'est pas de figer les tendances féministes dans trois catégories étanches. Au contraire, il s'agit, sur un plan pédagogique, d'identifier des points de repère à partir desquels l'évolution de la pensée féministe peut être comprise. Il s'agit faire valoir que la tradition intellectuelle et militante du féminisme est variée, et que les féministes et les femmes du mouvement des femmes ne pensent pas toutes de la même façon. Il s'agit de donner des pistes de compréhension de cette tradition et son évolution. Nul doute que l'évolution future du féminisme et du mouvement des femmes nécessitera l'utilisation d'autres catégories, d'autres vocables, en lieu et place de celles et de ceux que nous utilisons aujourd'hui pour nous comprendre.
Car le libéralisme, le marxisme et le radicalisme féministes ne sont évidemment pas les seules influences qui ont marqué et qui marquent désormais l'évolution du féminisme et de sa pensée. Nous avons noté au passage la psychanalyse qui a fortement influencé le courant radical de la différence (on pense ici aux oeuvres de Luce Irigaray notamment). Il faudrait ajouter à la liste des influences, entre autres celles des perspectives spirituelles, écologistes, post-modernes et «queer». Nous nous limiterons ici à l'examen rapide d'un courant très prégnant de l'évolution du féminisme des années 80 et 90, soit le féminisme environnementaliste, réservant l'approfondissement des autres à une étape ultérieure de ce «work in progress» que constitue le présent document.
- le féminisme environnementaliste
Appelé aussi écoféminisme par l'écrivaine française Françoise D'Eaubonne qui
lança l'appellation en 1974 49,
le féminisme environnementaliste devint populaire durant la décennie 1980; des
désastres écologiques et environnementaux tels ceux de Three Mile Island aux
Etats-Unis, de Seveso en Italie, de Bhopal en Inde, de Greenham Common en Angleterre
furent au nombre de ses catalyseurs.
Issu des courants écologiste et pacifiste, auxquels se sont jointes des féministes radicales de la différence et des féministes de tradition marxiste ou socialiste, le féminisme environnementaliste fait un ajout aux analyses du courant de l'écologie. Alors que les écologistes porteront leur attention principalement sur l'épuisement des ressources et la destruction de l'environnement, les féministes environnementalistes ajouteront que la responsabilité de ces catastrophes est imputable, au-delà des systèmes capitaliste et socialiste, aux hommes, appelés par certaines le "Système mâle" (D'EAUBONNE, 1974, 221).
Le féminisme environnementaliste établit des liens entre l'oppression des femmes et celle de la nature, et «comprendre le statut de ces liens est indispensable à toute tentative de saisir adéquatement l'oppression des femmes aussi bien que celle de la nature» 50 . On considère qu'il existe des liens directs entre le violence patriarcale contre les femmes et la violence contre la nature et les peuples. On voit des liens directs entre l'agression industrielle et militaire contre l'environnement et l'agression physique contre le corps des femmes. Certaines établissent des liens entre la violence des guerres et des destructions environnementales et la violence du viol.
Tout comme le courant écologiste, le féminisme environnementaliste ou écoféminisme
est loin de constituer un mouvement homogène 51.
Des tendances plus spirituelles et «fondamentalistes», identifiant
la nature à la biologie des femmes et réfléchissant en termes de «principe
féminin» ou d'«essence cosmique de la féminité»
52, côtoient des tendances plus
politiques, en lien avec les partis «Verts». Pour certaines de ces
dernières, la libération des femmes ne peut être obtenue en vase clos, mais
doit faire partie d'une lutte plus longue pour la préservation de la vie sur
la planète. Elles établissent pour ce faire des alliances avec les femmes du
tiers-monde, engagées dans des luttes contre la destruction des ressources naturelles,
qui sont la base première de leur subsistance 53.
A côté du sexisme (dont la mise en évidence est largement dûe au féminisme radical),
à côté de l'exploitation de classe (privilégiée par les analyses marxistes),
du racisme (que le féminisme noir a fait découvrir aux féministes blanches),
et de l'hétérosexisme (rendu visible par les lesbiennes), la destruction écologique
vient ainsi s'ajouter aux divers «piliers sur lesquels repose la structure
du patriarcat» 54.
NOTES
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