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Mémoire présenté par la Fédération
des femmes du Québec
À la Commission de l'économie et du travail portant sur l'évolution
du phénomène ayant trait
à l'introduction des clauses «orphelin» dans
les conventions collectives
Août 1998
Recherche : Catherine Boucher et Marie-Claude Sarrazin
Rédaction : Catherine Boucher
Correction : Ani Castonguay et François Nicolas Pelletier
Collaboration spéciale : Madeleine Parent
En adoptant la loi sur l'équité salariale, une loi parmi les plus progressistes au monde, la société québécoise s'est donnée les moyens de lutter efficacement contre la discrimination salariale.
-M. Lucien Bouchard, Premier Ministre, lors de la nomination des membres de la commission de l'équité salariale, 7 mars 1997.Cette loi s'inscrit dans l'orientation stratégique du gouvernement de construire une société juste et solidaire. Alors que partout, les inégalités ne font que croître, elle témoigne de la volonté du gouvernement de placer les droits de la personne au premier rang de nos valeurs sociales.
- M Matthias Rioux, ministre du Travail, au sujet de la Loi sur l'équité salariale, 21 novembre 1996.1
TABLE DES MATIÈRES
Présentation du comité jeune de la Fédération
des femmes du Québec
En bref
Le Comité jeune de la Fédération des femmes du Québec fut créé lors de lAssemblée générale annuelle de 1996. Le Comité oeuvre au sein de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) afin de faire connaître le point de vue des jeunes femmes.
Le Comité a également comme mission de sensibiliser les jeunes femmes aux revendications féministes. De plus, il veille au renouvellement et au recrutement de nouvelles membres.
Dune manière plus large, le Comité a pour mandat de sensibiliser la population aux conditions des jeunes femmes issues de différents milieux.
Nous nous opposons à toute forme de clause «orphelin», parce quelles contreviennent à des principes qui se retrouvent au coeur de nos revendications. En effet, elles vont à lencontre du principe voulant quon attribue un salaire égal pour un travail égal.
Dans un premier temps, le questionnement sur les clauses «orphelin» et il en va de même au sujet de léquité salariale doit se situer au-delà des débats de chiffres liés aux contraintes économiques ou aux preuves statistiques sur lampleur du phénomène. Il sinscrit dans une réflexion sarticulant autour des valeurs fondamentales qui, grâce au travail persistant de leurs promoteur-e-s, ont façonné notre société: légalité, la justice, léquité et la solidarité. Celles-ci sont au centre des revendications féministes.
De plus, selon un avis de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec, les clauses «orphelin» produisent des effets discriminatoires à lendroit des personnes qui intègrent le marché du travail, plus particulièrement les jeunes, les femmes et les immigrant-e-s.
Dans un deuxième temps, les clauses «orphelin» ne sont pas seulement en contradiction avec la Charte québécoise des droits et libertés de la personne: elles vont en plus à lencontre du principe voulant quon attribue un salaire égal pour un travail égal. Ce qui nous ramène de nombreuses années en arrière. Nous croyions que ce principe allait aujourdhui de soi. Nous constatons avec désolation que ce nest pas le cas.
Pourtant, le mouvement des femmes a mené une longue bataille pour garantir aux femmes un salaire égal aux hommes pour un même travail. Quelle raison pourrait justifier la réapparition de doubles échelles salariales pour des personnes effectuant une même tâche? À notre avis, il ny en a aucune, et cest pourquoi nous jugeons inacceptables toutes les formes de clauses «orphelin».
De plus, les clauses «orphelin» sopposent aux programmes daccès à légalité et à la Loi sur léquité salariale, qui ont été mises en place afin de réparer les injustices du passé. En effet, elles minent les efforts visant la disparition des écarts salariaux ainsi que ceux visant une représentation égale entre les femmes et les hommes. Lattribution de conditions de travail inférieures pour les femmes par rapport aux hommes est considérée injuste et discriminatoire par nos lois; il en va de même pour les clauses «orphelin» qui déterminent des conditions de travail moindres pour les nouvelles et nouveaux salarié-e-s. De telles injustices ne doivent pas se reproduire.
Dans un troisième temps, les clauses «orphelin» minent la solidarité intergénérationnelle. Il est, à notre avis, essentiel que notre société valorise la solidarité intergénérationnelle afin doffrir des chances au moins égales aux nouvelles générations quaux générations précédentes de réaliser leurs aspirations. Par conséquent, il faut éviter à tout prix que des actions posées aujourdhui aient pour effet de désavantager les futures générations. Dans cette perspective, les clauses «orphelin» sont inacceptables, car elles font payer la note des compressions aux plus jeunes. En plus de démotiver et de dévaloriser les jeunes, elles ont pour conséquence de désavantager de façon irrémédiable la génération montante.
En terminant, nous croyons fermement que les clauses «orphelin» sopposent aux principes fondamentaux de justice sociale. Cest pourquoi nous demandons des modifications aux lois qui régissent le travail: dune part, au Code du travail, dont le rôle est dencadrer les négociations, et, dautre part, aux Normes du travail, qui, par leur aspect supplétif, assurent aux non syndiqué-e-s la même protection quaux employé-e-s syndiqué-e-s. Ces modifications législatives devraient comprendre linterdiction de tout régime qui a pour effet de créer deux classes demployé-e-s sur la base de la date dembauche. Ainsi, toute différenciation dans les conditions de travail entre autres, léchelle salariale, le statut demploi, les avantages sociaux, la période de probation, etc. en fonction du moment de lembauche doit être interdite. Le non-respect dune telle interdiction devrait être lourdement sanctionné afin de dissuader quiconque de conclure de telles ententes. Finalement, la législation devrait prévoir des recours faciles daccès pour les travailleuses et travailleurs se jugeant lésé-e-s. Le gouvernement doit légiférer sur cette question afin d'assurer aux syndicats un cadre leur permettant d'exercer leur rôle de défense des travailleuses et des travailleurs.
Nous nous opposons à toute forme de clause «orphelin» parce quelles contreviennent à des principes qui se retrouvent au coeur de nos revendications. Ces principes sont à la base dune société juste et équitable. Au fil de ce mémoire, nous démontrerons quaucun argument ne peut être invoqué pour justifier que des personnes soient moins rémunérées que dautres pour le même travail ou pour un travail équivalent.
Dans les pages suivantes, nous montrerons en quoi, dans un premier temps, les clauses «orphelin» sopposent à plusieurs valeurs fondamentales dans notre société, valeurs qui ont par ailleurs été formulées dans des textes de loi. Il va sans dire que les clauses «orphelin» vont du même coup à lencontre des principes qui nous animent en tant que féministes. Nous établirons, dans un deuxième temps, comment ces clauses minent les efforts faits en matière déquité salariale et de programmes daccès à légalité. Dans un troisième temps, nous démonterons quelles mettent en péril la solidarité au sein de la société québécoise. Enfin, nous terminerons par la présentation de nos recommandations.
Dentrée de jeu, nous tenons à affirmer notre profond désaccord face à lintroduction de clauses «orphelin». Elles vont à lencontre du principe voulant quon attribue un salaire égal pour un travail égal. Nous désapprouvons toute clause dont la conséquence, pour reprendre la définition de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, est «de ne plus fonder la politique salariale sur des critères communs à lensemble du personnel»2. Cette définition inclut les ententes qui fixent des conditions de travail, un statut demploi ou une rémunération inférieurs aux nouvelles et nouveaux employé-e-s; précisons que cette définition inclut non seulement les conventions collectives, mais également les régimes salariaux en place dans les entreprises non syndiquées. Sans prétendre à lexhaustivité3, nous qualifions de clauses «orphelin» les types de clauses suivantes, qui visent les nouvelles et nouveaux employé-e-s: les clauses à double palier4; lajout dun échelon inférieur à une échelle salariale donnée; lallongement de la période du premier échelon de léchelle salariale; lattribution du statut demployé temporaire aux nouvelles et nouveaux salarié-e-s, alors que les postes quils occupent conduisaient autrefois à la permanence; le gel des échelons5; bref, toute mesure qui maintient ou améliore la situation dune partie du personnel (les ancienness et les anciens) tout en réduisant les avantages dune autre partie (les nouvelles et les nouveaux).
De plus, la situation actuelle, caractérisée par la compression des dépenses publiques et les diverses rationalisations dans les entreprises, nous inquiète vivement, puisquelle met en péril la lutte contre la pauvreté en fragilisant nos programmes sociaux et en faisant de la précarité une caractéristique commune à un nombre grandissant demplois. Ces circonstances pénalisent beaucoup de femmes et tous celles et ceux qui sont dans des situations précaires, dont les jeunes et les immigrant-e-s. Le contexte actuel rend encore plus criant le besoin de réaffirmer haut et fort les principes dont il sera question dans les pages suivantes.
À notre avis, le questionnement sur les clauses «orphelin» doit se situer au-delà des débats de chiffres liés aux contraintes économiques ou aux preuves statistiques sur lampleur du phénomène. Il sinscrit dans une réflexion sarticulant autour des valeurs fondamentales qui, grâce au travail persistant de leurs promoteur-e-s, ont façonné notre société: légalité, la justice, léquité et la solidarité. Celles-ci sont au centre des revendications féministes.
Cela étant dit, il ne faut pas penser quil sagit là de valeurs abstraites, sans aucune portée concrète. En effet, ces valeurs trouvent une expression juridique claire dans un des textes de loi les plus importants au Québec: la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Ce texte consacre linterdiction de la discrimination sur les lieux de travail. Or, selon un avis de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec, les clauses «orphelin» engendrent des effets discriminatoires à lendroit des personnes qui intègrent le marché du travail, plus particulièrement les jeunes, les femmes et les immigrant-e-s6.
Dans un premier temps, la Commission estime que les clauses «orphelin» peuvent introduire des situations de discrimination sur la base de lâge; dans un deuxième temps, elle est davis que ces clauses peuvent être discriminatoires à légard des femmes et des minorités ethniques ou nationales7. Cest dailleurs le cas dans les secteurs où lon tente daccroître la présence des femmes ou des minorités ethniques par linstauration de programmes daccès à légalité. La Commission montre ainsi que les clauses «orphelin» remettent en cause les droits garantis par les articles 16 et 19 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec8:
16. Nul ne peut exercer de discrimination dans lembauche, lapprentissage, la durée de la période de probation, la formation professionnelle, la promotion, la mutation, le déplacement, la mise à pied, la suspension, le renvoi ou les conditions de travail dune personne ainsi que dans létablissement de catégories ou de classification de lemploi.19. Tout employeur doit, sans discrimination, accorder un traitement ou un salaire égal aux membres de son personnel qui accomplissent un travail équivalent au même endroit. Il ny a pas de discrimination si une différence de traitement ou de salaire est fondée sur lexpérience, lancienneté, la durée du service, lévaluation au mérite, la quantité de production ou le temps supplémentaire, si ces critères sont communs à tous les membres du personnel.
On constate que les différents types de clauses «orphelin» sont en conflit avec larticle 16, dune part, et dautre part, elles ne répondent pas à la condition de larticle 19 permettant de dire quil ny a pas de discrimination, soit: «ces critères sont communs à tous les membres du personnel». Dans le cas de clauses «orphelin», il est manifeste que les critères ne sont plus communs à lensemble du personnel, puisquil y a dans ces cas discrimination en fonction de la date dembauche.
3.2.1- La recherche de léquité salariale minée par les clauses «orphelin»
Les clauses «orphelin» ne sont pas seulement en
contradiction avec la Charte québécoise des droits et libertés
de la personne, mais elles vont aussi à lencontre de léquité
salariale. En effet, elles remettent en question les changements visés
par la Loi sur léquité salariale, adoptée
le 21 novembre 1997. Cette loi, qui reconnaît que les femmes furent victimes
de discrimination lors de leur arrivée sur le marché de lemploi,
constitue un instrument pour corriger ces injustices. Lobjectif principal
visé par la Loi sur léquité salariale est
le suivant9:
attribuer à des emplois traditionnellement occupés par des femmes un salaire égal à celui demplois traditionnellement occupés par des hommes, même si ces emplois sont différents, pourvu quils soient de valeur identique.
Selon cet objectif, on constate que le principe de léquité salariale réclame plus qu«un salaire égal pour un travail égal»: il exige lattribution dun salaire égal pour un travail différent, mais dégale valeur. Dans cette perspective, les clauses «orphelin» mettent sérieusement en péril le travail visant à faire disparaître la discrimination dite «systémique», qui contribue à lécart salarial entre les femmees et les hommes. En effet, notons que plusieurs clauses «orphelin» ont été signées dans des secteurs traditionnellement occupés par des femmes: lenseignement et de lindustrie du textile. Or, ce nest pas en offrant des conditions de travail inférieures aux nouvelles salariées que nous mettrons un terme à la discrimination «systémique» et que nous réduirons les écarts salariaux entre les hommes et les femmes.
Mais ce qui est encore plus grave, cest que les clauses «orphelin» nous ramènent de nombreuses années en arrière, en allant à lencontre du principe voulant quon attribue un salaire égal pour un travail égal. Nous croyions que ce principe allait aujourdhui de soi. Nous constatons avec désolation que ce nest pas le cas. Le mouvement féministe a mené une longue bataille pour garantir aux femmes un salaire égal aux hommes pour un même travail. Cette bataille a mené à linterdiction des doubles échelles salariales une pour les hommes et une pour les femmes par voie législative . Cela allait bien sûr à lencontre de tous les principes de justice fondamentale. Quelle raison pourrait justifier la réapparition de doubles échelles salariales pour des personnes effectuant une même tâche? À notre avis, il ny en a aucune, et cest pourquoi nous jugeons inacceptables toutes les formes de clauses «orphelin».
Les programmes daccès à légalité ont pour objectif daccroître la présence de catégories de population qui sont sous-représentées dans certains secteurs demplois, généralement les femmes et les minorités culturelles. Malheureusement, le fait de retrouver des clauses «orphelin» dans ces corps demplois, par exemple chez les policiers, envoie un message contradictoire: dune côté, on encourage lembauche des femmes et des minorités culturelles dans ces secteurs, et de lautre, on leur offre des conditions de travail inférieures parce quelles sont récemment embauchées. Cest ce que souligne la Commission des droits de la personnes et des droits de la jeunesse du Québec:
De plus, de telles clauses nauraient-elles pas leffet de compromettre la réalisation des programmes daccès à légalité? On accepte douvrir la porte à certains groupes, mais à un salaire moindre fondé sur leur récente embauche.10
Une représentation égalitaire des femmes dans la société doit viser la disparition des écarts salariaux entre les femmes et les hommes; elle ne peut, sous aucune considération, se faire à rabais.
Lattribution de conditions de travail inférieures pour les femmes par rapport aux hommes est considérée injuste et discriminatoire par nos lois; il doit en être de même pour les clauses «orphelin», qui sopposent à toute tentative voulant faire des droits de la personnes le socle de nos valeurs sociales.
Certains affirment, à la défense des clauses «orphelin», quelles permettent de sauver des emplois pour les jeunes. Selon eux, ces clauses permettent déviter la précarisation de lemploi. Nous tenons fermement à dénoncer une telle rhétorique, qui soppose aux principes qui sous-tendent la syndicalisation. Cette même rhétorique est employée par les détracteurs des réglementations diverses visant à protéger les travailleuses et les travailleurs, lenvironnement, bref à tout ce qui permet une plus grande redistribution de la richesse. Cest largument des Thatcher et Reagan qui, poussé jusquau bout, mène au laissez-faire. Cependant, contrairement à ce quils prétendent, la syndicalisation et de meilleures conditions de travail ne sont pas incompatibles avec une économie vigoureuse et créatrice demplois. Dailleurs, la période de laprès-guerre associe création demploi et progression constante des salaires.
En outre, il est faux de prétendre que les clauses «orphelin» sont la manifestation dun phénomène passager ceux qui affirment de telles choses banalisent les effets négatifs et permanents de ces clauses. Dabord, ce nest pas un argument valable. Le respect des lois et des principes fondamentaux de justice ne peuvent souffrir dexceptions, si courtes soient-elles. Ensuite, cette affirmation nest même pas fondée, car les clauses «orphelin» semblent plutôt perdurer selon les chiffres du ministère du Travail (voir tableau 1).
Daprès ces chiffres, on note que le phénomène a pris de lampleur en passant de 1,9% en 1985 à 6,4% en 1997, tout en atteignant un sommet en 1989 avec 8,0%. De plus, une étude de M. Rock R. Beaudet, membre du groupe Le pont entre les générations, montre que plusieurs des négociations suivant lexigence gouvernementale de récupération de 6% de la masse salariale dans les municipalités se sont soldées par lintroduction de clauses «orphelin» ou de mesures discriminatoires à légard des nouvelles et nouveaux employé-e-s. Cest les cas des nouvelles conventions collectives de vingt villes sur le total de trente-et-une villes étudiées dans le cadre de cette recherche11.
Tableau 1: Taux de présence des clauses «orphelin» dans les conventions collectives touchant 100 employés et plus au Québec.
| 1985 | 1,9% | 1992 | 3,2% |
| 1986 | 4,2% | 1923 | 4,8% |
| 1987 | 6,5% | 1994 | 5,9% |
| 1988 | 7,3% | 1995 | 5,5% |
| 1989 | 8,0% | 1996 | 5,8% |
| 1990 | 7,9% | 1997 | 6,4% |
| 1991 | 2,6% | ||
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Source: Ministère du Travail, |
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Ces chiffres démontrent clairement que le phénomène des clauses «orphelin» ne semble pas en voie de disparaître. En fait, les clauses «orphelin» sinscrivent de façon évidente dans tout le processus de précarisation des emplois tendance lourde sur le marché de lemploi depuis les années quatre-vingts. Actuellement, tous ceux qui pensent changer demploi ou qui sont à la recherche dun emploi risquent de devenir les futures victimes des clauses «orphelin». Pour le moment, elles visent peut-être principalement les jeunes et toute personne dans une situation précaire, mais lorsque les plus anciens partiront, elles deviendront bientôt la situation dun nombre grandissant de travailleuses et de travailleurs.
Une société qui désire demeurer en santé et qui souhaite assurer sa postérité doit se soucier du sort de sa jeunesse. À lheure actuelle, plusieurs groupes ou institutions ont exprimé leurs inquiétudes face à la situation des jeunes. Cest le cas du Conseil permanent de la jeunesse12 et du Conseil supérieur de léducation:
Le Conseil constate le caractère inhumain de la situation qui prévaut et sindigne du sort réservé aux jeunes qui doivent vivre avec la précarisation actuelle, lincertitude et laccroissement des écarts entre ceux et celles qui réussissent à intégrer le marché du travail et les autres qui ny arrivent pas13.
Le Bureau de la statistique du Québec et Statistiques Canada ont aussi fait part de leurs inquiétudes à ce sujet14.
Malheureusement, nous constatons que les jeunes sappauvrissent et que lécart de revenu saccroît entre les générations. Cette situation ne peut être imputée uniquement au contexte économique caractérisé par la libéralisation des échanges et les changements technologiques. Il semble bien que la détérioration des conditions de travail des jeunes soit attribuable en partie à lémergence des clauses «orphelin». Cest à cette conclusion quen viennent les chercheurs de Statistiques Canada15 et les membres du Pont entre les générations, et cest également notre opinion.
Lappauvrissement de la jeunesse est un phénomène inquiétant, car il a des conséquences sociales importantes. Par exemple, le projet de fonder une famille peut être reporté pour plusieurs jeunes couples. Dailleurs, le Bureau de la Statistique du Québec relevait cette problématique récemment:
Dans lattente de conditions économiques meilleures, des couples peuvent retarder larrivée du premier enfant, des jeunes demeurant chez leurs parents peuvent reporter le moment de former un couple, alors que des personnes vivant seules peuvent sassocier pour partager les dépenses16.
Notons que les jeunes familles dont les parents ont moins de vingt-cinq ans sont exposées à la pauvreté dans des proportions plus élevées que leurs aînés: cest le cas de 83% des mères seules et de 43,7% des couples avec enfants17. Dans cette période de rationalisations, il faut sassurer que chacun participe à leffort selon ses moyens; cela implique que lon ne peut appauvrir celles et ceux comptant déjà parmi les plus démuni-e-s. Malheureusement, les clauses «orphelin» ont pour effet de répartir inéquitablement le fardeau des ces mesures.
Ce faisant, les clauses «orphelin» minent la solidarité intergénérationnelle. Or, pour les femmes et leur mouvement, la valeur de solidarité est essentielle. Elle est un rempart contre les dérives de lindividualisme et elle est une condition pour bâtir une société juste et équitable18. Il est essentiel, à notre avis, que notre société valorise la solidarité intergénérationnelle afin doffrir les mêmes chances aux nouvelles générations quaux générations précédentes de réaliser leurs aspirations. Par conséquent, il faut éviter à tout prix que des actions posées aujourdhui aient pour effet de désavantager les générations futures. Dans cette perspective, les clauses «orphelin» sont inacceptables, car elles font payer la note des compressions aux plus jeunes. En plus de démotiver et de dévaloriser les jeunes, elles ont pour conséquence de désavantager de façon irrémédiable la génération montante. Ainsi, elles hypothèquent la société de demain.
Il est essentiel de se rappeler que les travailleuses et les travailleurs ont dune part lutté pour la reconnaissance de leur droit dassociation. D'autre part, leur bataille fut celle de lamélioration des conditions de travail afin dassurer plus dégalité et de justice. Ce fut un travail acharné de tous les instants. Cest parce que des milliers de militantes et de militants ont consacré leur vie à ces causes que les travailleuses et les travailleurs ont vu leurs conditions saméliorer et leurs droits respectés. Nous croyons fermement que les syndicats ont toujours ce même rôle essentiel à jouer et quil ne doit pas être occulté par les pressions exercées par les tenants de la déréglementation.
Il est important que les jeunes sentent que les syndicats défendent leurs intérêts. Il est également urgent de faire comprendre que les clauses «orphelin» vont à lencontre des intérêts collectifs de tous les travailleuses et travailleurs. Du point de vue des jeunes, la solidarité qui doit animer les syndicats doit être le rempart contre les stratégies qui visent à créer des classes inférieures de personnel et qui appauvrissent bon nombre dentre eux. Toute stratégie à court terme reposant sur le désir dun règlement rapide des négociations doit être rejetée, si elle conduit à accepter des ententes qui sont contraires à la justice sociale. Lintroduction de clauses «orphelin» sinscrit dans ce genre de stratégie en reposant uniquement sur des critères comptables à court terme, sans égard à l'équité.
En terminant, puisque les clauses «orphelin» sopposent aux valeurs dégalité, déquité et de justice sociale qui trouvent une expression dans plusieurs lois du Québec, du Canada et dans plusieurs ententes internationales, nous demandons quelles soient explicitement interdites par les lois du travail. Et ce, contrairement au ministère du Travail qui souhaite la conclusion dun pacte social entre représentants syndicaux et patronaux, mais qui ne souhaite pas légiférer sur cette question19. À cet égard, nous considérons quun véritable pacte social se concrétise principalement par ladoption de lois. Le gouvernement doit donc assumer son rôle darbitre en légiférant sur cette question.
Tout dabord, nous ne croyons pas que des modifications législatives qui interdiraient toute forme de clause «orphelin» limiteraient indûment la liberté contractuelle des parties syndicales et patronales principe qui, selon le ministère du Travail, est la base des relations de travail au Québec. À cet égard, nous jugeons opportun de rappeler lorigine des lois du travail. Elles sont avant tout le résultat des pressions des travailleuses et des travailleurs qui voulaient garantir leurs droits par des lois. Les gouvernements ont donc réglementé le monde du travail afin de garantir des règles minimales de condition de travail et un cadre de négociation. Cette évolution a même permis daméliorer les relations de travail, dans certaines circonstances; cest par exemple ce qui s'est passé avec la loi anti-briseurs de grève qui rend le contexte de négociation beaucoup plus civilisé.
Ces luttes des travailleuses et des travailleurs sont à lorigine des Normes du travail, qui fixent des conditions minimales de travail et du Code du travail, qui encadre les négociations des parties syndicales et patronales. Il est donc incongru de sopposer à une réglementation sur les clauses «orphelin» sous prétexte quune telle réglementation limiterait la libre négociation; en effet, la «libre négociation» est déjà depuis fort longtemps encadrée par des lois. Les gouvernements ont légiféré sur cette question afin dassurer aux syndicats un cadre leur permettant dexercer leur rôle de défense des droits des travailleuses et des travailleurs. Par conséquent, nous croyons que légiférer pour interdire toute forme de clauses «orphelin» aura pour effet principal daméliorer les relations de travail, en évitant quune partie du personnel ne se sente lésée ou dévalorisée.
Dailleurs, il convient de se remémorer un engagement du gouvernement dans la Déclaration pour lemploi lors du Sommet socio-économique de novembre 1996:
En tant quarbitre et garant de lintérêt public, le gouvernement reconnaît: quil doit favoriser ouvertement un climat propice au développement économique, à laccroissement et la redistribution équitable de la richesse de la société québécoise et mettre en place les conditions qui permettent la compétitivité, dans une perspective de solidarité et de justice sociale20.
Puisquil sest engagé de la sorte à favoriser la redistribution équitable de la richesse et la solidarité et la justice sociale, le gouvernement, sil veut respecter sa parole, doit interdire par voie législative toute forme de clauses «orphelin».
Ces modifications législatives devraient comprendre linterdiction de tout régime qui a pour effet de créer deux classes demployé-e-s sur la base de la date dembauche. Ainsi, toute différenciation dans les conditions de travail entre autres, léchelle salariale, le statut demploi, les avantages sociaux, la période de probation, etc. en fonction du moment de lembauche doit être interdite. Le non-respect dune telle interdiction devrait être lourdement sanctionné afin de dissuader quiconque de conclure de telles ententes. Finalement, la législation devrait prévoir des recours faciles daccès pour les travailleuses et travailleurs se jugeant lésé-e-s.
En résumé, nous croyons fermement que les clauses «orphelin» sopposent aux principes déquité. Cest pourquoi nous demandons des modifications aux lois qui régissent le travail: dune part, au Code du travail, et, dautre part, aux Normes du travail, qui, par leur aspect supplétif, assurent aux non-syndiqué-e-s la même protection quaux employé-e-s syndiqués21. Rappelons, à cet effet, les engagements pris récemment par le ministre du Travail, M. Matthias Rioux, quant à une législation: « J'ai toujours dit que les clauses "orphelin" sont discriminatoires et inacceptables. Si on réussit à s'entendre sur une législation, je suis prêt à aller de l'avant dès l'automne.22»
À notre avis, les clauses «orphelin» sont lexpression dune stratégie visant la réduction des coûts de la main-doeuvre. Le travail visant lamélioration des conditions des travailleuses et des travailleurs est long et la vigilance doit être de rigueur. Banaliser le phénomène des clauses «orphelin» est faire preuve dune courte vue. En cette période de restructuration du travail et de mondialisation des marchés, il est mal venu de minimiser les reculs en matière de conditions de travail. En effet, nous sommes plutôt à létape de lintroduction de clauses sociales dans les ententes internationales afin de garantir le respect des droits de la personne ainsi que le respect de droits sociaux.
1 Les citations en exergue proviennent des sites Internet suivants : www.ces.gouv.qc.ca/communif.htm et www.ces.gouv.qc.ca/messagef.htm.
2 Coutu, Michel, La rémunération à double palier et les autres clauses dites «orphelins» dans les conventions collectives: conformité au principe de non-discrimination, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Gouvernement du Québec, avril 1998, p. 9.
3 Pour faire la classification des diverses formes de clauses «orphelin» et comprendre l’ampleur du phénomène, voir les textes suivants: ministère du Travail, résumé de conventions collectives, Marché du travail; «La rémunération à double palier dans les conventions collectives au Québec. Évolution de la situation entre 1985 et 1990», Le Marché du Travail, novembre 1992; Beaudet, Rock R., Les clauses «orphelin» dans le secteur municipal, Le pont entre les générations, 1998; REBELLO, François, L’équité entre les générations dans les conditions de travail, Le pont entre les générations, 1997.
4 Ces clauses établissent une échelle salariale ou un niveau de rémunération inférieur aux nouveaux et nouvelles employé-e-s.
5 On parle de gel des échelons lorsque la progression des conditions de travail des employé-e-s récemment embauché-e-s est bloquée alors que celle des employé-e-s plus ancien-ne-s a déjà atteint le plus haut de l'échelle salariale.
6Coutu, Michel, op. cit., p.5.
7 Ibid., pp.5–6.
8 Ibid.
10 Conformité avec la Charte des droits et libertés de la personne du projet de loi: Loi modifiant la Loi sur les normes du travail, Commission des droits de la personne du Québec, 2 novembre 1990, COM - 350- 91.4 (docuemtn rédigé par Me Maurice Drapeau), p. 23.
11Pour connaître les villes qui ont été retenues pour cette compilation et pour connaître les types d’ententes, il est possible de consulter la recherche de Rock R. BEAUDET précédemment citée (cf. note 3).
12CONSEIL PERMANENT DE LA JEUNESSE, Dites à tout le monde qu’on existe..., Avis sur la pauvreté chez les jeunes, Gouvernement du Québec, 1993.
13 CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’ÉDUCATION, L’insertion sociale et professionnelle, une responsabilité à partager, Synthèse du Rapport annuel 1996-1997 sur l’état et les besoins de l’éducation, Gouvernement du Québec.
14Le Bureau de la statistique du Québec, D’une génération à l’autre: évolution des conditions de vie, vol. 1, 1997; Morissette, René, Dégradation de la situation des jeunes hommes par rapport au marché du travail, Statistiques Canada, 1998.
15MORISSETTE, Myles et PICOT, L’inégalité des gains au Canada: le point sur la situation, Statistiques Canada, 1994.
16 Ibid.
17 MINISTÈRE DES APPROVISIONNEMENTS ET SERVICES CANADA, Rapport du Conseil national du bien-être social. Profil de la pauvreté, Ottawa, 1997, pp.36–38.
18 Moisan, Marie, Droit des femmes et diversité, avis du Conseil du statut de la femme, Gouvernement du Québec, 1997, p.20.
19 MINISTÈRE DU TRAVAIL, Vers une équité intergénérationnelle. Document de réflexion sur les clauses «orphelin» dans les conventions collectives, juin 1998.
20 SÉCRÉTARIAT DU SOMMET, Sommet sur l’économie et l’emploi. Faits saillants, Gouvernement du Québec novembre 1996.
21 Rappelons que beaucoup de femmes se retrouvent dans les secteurs non syndiqués.
22 GAGNON, Katia, «Clauses orphelin: une loi dès l'automne? Matthias Rioux promet d'agir rapidement s'il constate une voeu "majoritaire"», La Presse, 20 août 1998, p. B1.
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