Une action pour la reconnaissance des couples lesbiennes
Comité pour la reconnaissances des lesbiennes, Fédération
des Femmes du Québec , 1998
UN PEU D'HISTOIRE
Créé
en octobre 1995, le comité pour la reconnaissance des
lesbiennes de la FFQ poursuit un double objectif. D'abord,
sensibiliser les membres de la Fédération à la
situation de discrimination vécue par les lesbiennes dans la
société ainsi qu'à leur présence et à
leur apport dans le mouvement féministe. Ensuite, mener des
actions visant à éliminer toute forme de discrimination
à l'égard des lesbiennes au Québec. Pour l'année
1997-1998, le comité s'est donné comme mandat, entre
autres, de travailler en collaboration avec des groupes de lesbiennes
sur la question de la reconnaissance légale des couples de
même sexe.
Déjà,
à l'assemblée générale de 1996, les
membres de la FFQ avaient clairement manifesté leur soutien
pour une reconnaissance tant au niveau provincial que fédéral
des conjointes de même sexe, cette recommandation a été
réitérée à l'assemblée générale
de 1997. Depuis, le comité n'a pas chômé ! Nous
avons fouillé la question sous ses dimensions légales
et sociales, exploré les modèles existants de
reconnaissance des couples de même sexe, écouté
les préoccupations des lesbiennes, et invité des
expertes à venir nous renseigner sur ce dossier fort complexe.
Nous travaillons en alliance avec le Réseau des lesbiennes du
Québec/Québec Lesbian Network, le Conseil du statut de
la femme et la Table de concertation des lesbiennes et des gais du
Grand Montréal.
Depuis
quelques mois, la Table de concertation a initié une action
auprès du gouvernement du Québec afin d'obtenir un
projet de loi visant à éliminer la discrimination à
l'égard des couples de gais et de lesbiennes vivant en union
de fait avant les prochaines élections. Une coalition
d'organismes, incluant la FFQ et des syndicats, est sur le point
d'être formée pour mener cette lutte. Évidemment,
ces événements ont précipité notre plan
d'action initial et nous devons mettre les bouchées double.
Pour obtenir une égalité
juridique pour les couples de même sexe vivant en union de
fait, tous les appuis seront nécessaires. Nous souhaitons
obtenir le vôtre.
LES EFFETS DE LA NON RECONNAISSANCE
Actuellement,
les couples de femmes ne bénéficient d'aucune
reconnaissance légale contrairement aux conjointe-s de fait
hétérosexuels. Cette discrimination systémique
entraîne toutes sortes d'effets néfastes sur la vie des
lesbiennes et de leurs enfants. En voici des exemples.
Services de santé
-
Une lesbienne ne peut obtenir des informations sur l'état de
santé de sa conjointe ou consulter son dossier médical,
ce qui peut être dramatique dans le cas d'une hospitalisation.
-
A moins de s'être procurée un mandat en cas
d'inaptitude, une lesbienne ne peut prendre de décision
concernant la santé de sa conjointe si cette dernière
est dans un état d'incapacité. C'est alors la famille
qui décide.
-
La non reconnaissance de leur vie amoureuse limite aussi les
lesbiennes dans leur rapport aux services de santé. En effet,
par peur d'être jugées ou discriminées, les
lesbiennes consulteraient moins souvent les professionnels de la
santé que les femmes hétérosexuelles.
-
Plusieurs camouflent leur lesbianisme au détriment de leur
santé.
-
Un couple de lesbiennes ne peut avoir accès au service
d'insémination artificielle dans les cliniques de fertilité
malgré la recommandation favorable de la Commission Baird.
Services sociaux
-
La non reconnaissance des couples de lesbiennes limite sévèrement
leur accès aux services d'adoption et de famille d'accueil.
Bien que le Code civil ne discrimine pas les lesbiennes en matière
d'adoption, dans la pratique toutefois, il en est autrement. La
discrimination systémique exercée par les Centres
jeunesse qui s'occupent des services d'adoption au Québec
constitue un obstacle considérable à tout projet de
parentalité chez les lesbiennes.
-
Dans leur rapport aux services sociaux (CLSC, Centres jeunesse,
DPJ), les lesbiennes sont confrontées à des approches
et à des interventions centrées sur la réalité
des couples hétérosexuels et bénéficient
peu de services adaptés à leurs réalités
et à leurs besoins.
- Les centres d'accueil pour personnes âgées n'ont pas de politique
d'accueil pour les couples de même sexe, par conséquent, les lesbiennes
âgées y vivent pour la plupart dans le secret.
Travail et études
- Une lesbienne ne peut bénéficier d'un congé de décès
si sa conjointe ou les parents de cette dernière meurent.
- Une conjointe lesbienne ne peut bénéficier d'un congé
parental.
- Lorsqu'une travailleuse lesbienne doit déménager pour son
emploi, les frais de déménagement de sa conjointe ne seront
pas payés.
- Lorsqu'une travailleuse lesbienne doit déménager pour son
emploi, sa conjointe ne pourra recevoir une prestation d'assurance-emploi
si elle décide de quitter son travail pour l'accompagner.
- Dans le cadre du régime des prêts et bourses, il est plus
difficile d'obtenir une bourse pour les couples de jeunes lesbiennes - considérées
comme célibataires - que pour les couples de jeunes mariés.
Immigration
- Une lesbienne ne peut parrainer sa conjointe qui veut immigrer au Canada.
- Une lesbienne qui travaille à l'étranger ne peut parrainer
sa conjointe québécoise qui veut immigrer.
Régimes des rentes et assurances
- Même si elle cotise depuis de nombreuses années au régime
des rentes du Québec ou à tout autre régime privé
de retraite, en cas de décès de sa conjointe, une lesbienne
ne pourra recevoir une rente en tant que conjointe survivante.
- Lorsqu'une lesbienne meure dans un accident de la route, la conjointe
survivante ne pourra recevoir une rente de la régie de l'assurance
automobile.
- Lorsqu'une lesbienne meurt dans l'exercice de son travail, la conjointe
survivante ne pourra recevoir une rente de la régie de la Commission
de la santé et de la sécurité au travail.
- Lorsqu'une lesbienne bénéficie d'une assurance collective,
elle ne peut en faire bénéficier sa conjointe et les enfants
de celle-ci. Si les deux conjointes ont une assurance, elles ne peuvent
profiter d'une exemption ou d'une diminution de prime.
- Les couples de lesbiennes ne peuvent souscrire conjointement à
l'assurance-médicament et bénéficier ainsi de primes
moins élevées et d'un déductible commun.
Propriété et succession
- Les couples de lesbiennes ont plus de difficulté à établir
un dossier commun pour une demande d'hypothèque, ce qui limite leur
accès à la propriété.
- Après une rupture ou un décès, une lesbienne ne
peut continuer à habiter le logement commun si le bail est au nom
de la conjointe.
- En cas de décès de sa conjointe et en l'absence de testament,
une lesbienne ne peut hériter de la succession.
- Parce que les couples de lesbiennes ne sont pas toujours reconnus par
leurs familles, les conjointes lesbiennes doivent faire enregistrer leurs
testaments devant un notaire afin d'éviter toute contestation à
la suite d'un décès.
- En cas de décès et en présence d'un testament qui
lui léguerait les biens, une conjointe survivante devra payer un
impôt élevé sur la valeur des biens hérités
et ceux détenus en copropriété. Ne pouvant bénéficier
du statut de conjointe, le régime fiscal la considère au même
titre qu'une étrangère.
Garde des enfants et système scolaire
- L'absence de reconnaissance sociale et légale de leurs couples
limite sévèrement les droits de garde des mères lesbiennes.
Les juges ont en effet tendance à confier plus souvent la garde des
enfants au père à la suite d'un divorce car ils considèrent
le milieu hétérosexuel comme étant supérieur.
- La conjointe d'une mère lesbienne ne reçoit pas la même
reconnaissance du système scolaire qu'une conjointe de fait hétérosexuelle
qui n'est pas la mère de l'enfant.
- Les couples de femmes avec ou sans enfant ne sont jamais présentés
comme un modèle parental ou familial dans les manuels scolaires et
dans les cours enseignés aux cycles du primaire et du secondaire.
Ainsi donc l'absence de reconnaissance légale des
couples de femmes se manifeste dans divers domaines. Elle entraîne des
effets économiques, psychologiques et sociaux qui limitent les lesbiennes
dans la conduite de leur vie. Or, cette absence d'égalité juridique
renforce l'idée que ces couples valent moins, qu'ils sont anormaux
; elle contribue par conséquent à maintenir les relations amoureuses
entre femmes dans le silence et la clandestinité.
QUE DEMANDONS-NOUS ?
De concert avec nos allié-e-s, nous demandons que
soit appliquée la recommandation 34 de la Commission des droits de
la personne du Québec dans son rapport sur la discrimination et la
violence à l'endroit des gais et des lesbiennes (De l'illégalité
à l'égalité, mai 1994).
« Que le gouvernement procède à
une révision de l'ensemble de la législation, y compris sa réglementation,
afin d'adopter une loi visant à rendre conforme à la Charte
toutes les lois qui comportent une référence à la notion
de conjoint, de façon à ce que les conjoints de fait de même
sexe bénéficient des mêmes droits que les conjoints de
fait hétérosexuels. »
Toutefois, l'élargissement de la notion de conjoint
dans le libellé des lois ne garantit pas aux couples de lesbiennes
une reconnaissance pleine et entière de leur droit à l'égalité.
Encore faut-il pouvoir exercer ce droit sans risque d'être exclue. Si
les lesbiennes ne peuvent pas, dans la pratique, faire reconnaître leurs
couples sans être exposées, par exemple, à l'homophobie
de leur employeur ou de leurs collègues de travail, cette égalité
juridique ne saurait être réelle. Il y a fort à parier
que de nombreuses lesbiennes ne voudront pas bénéficier de cette
reconnaissance si elle entraîne des effets plus néfastes sur
leur vie professionnelle que son absence.
C'est pourquoi nous croyons que tout projet de loi qui vise la reconnaissance
des couples de même sexe devrait être assorti de trois conditions
:
- le choix de se déclarer ou non en union de fait. Compte
tenu de l'omniprésence d'attitudes négatives voire discriminatoires
envers l'homosexualité, cela permettrait aux lesbiennes de juger
elles-mêmes des lieux où elles veulent que leur orientation
sexuelle soit divulguée et d'évaluer les risques potentiels
de stigmatisation. Tout projet de loi qui reconnaîtrait le libre
choix de déclarer une union de fait s'appliquerait évidemment
aux couples hétérosexuels.
- la confidentialité des renseignements. La loi sur la protection
des renseignements personnels garantit déjà la confidentialité.
Cependant, dans les faits, cette loi n'est pas toujours appliquée
notamment en milieu de travail, ce qui peut entraîner des effets préjudiciables
pour les lesbiennes. Rappelons, à titre d'illustration, que c'est
l'employeur qui gère actuellement le régime d'assurance-médicaments,
et qu'il y a une obligation d'y inscrire son ou sa conjointe si il ou elle
n'a pas accès à cette assurance. S'il n'y a pas une garantie
de confidentialité des renseignements personnels, que croyez-vous
qu'il arrivera à la travailleuse lesbienne qui uvre dans une
PME et qui n'a jamais parler de sa vie conjugale au travail ?
- une campagne d'éducation auprès de la population.
Il importe d'éduquer la population si nous voulons que les attitudes
négatives envers l'homosexualité changent, et que les droits
des couples de lesbiennes soient respectés. Des campagnes du genre
ont été menées sur le sexisme et le racisme, pourquoi
pas sur l'hétérosexisme ? Le droit à l'égalité
implique donc aussi un élargissement de la conscience individuelle
et collective.
QUE POUVEZ-VOUS FAIRE POUR APPUYER CETTE REVENDICATION ?
- En parler autour de vous, informer, éduquer.
- En discuter dans votre organisme afin de prendre position sur la question.
- Se joindre au comité pour la reconnaissance des lesbiennes de la
FFQ.
Une lutte aussi difficile que celle-ci ne pourra être
gagnée sans l'appui et la solidarité du mouvement des femmes,
des groupes populaires et des organismes progressistes. Nous croyons toutefois
que le momentum est bon et que nos alliances seront suffisamment importantes
pour espérer des gains.
Si vous désirez de plus amples informations, n'hésitez
pas à communiquer avec nous à la Fédération
des femmes du Québec.