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[Lise Pelletier], «La sécurité des femmes en milieu urbain - Actes du séminaire tenu à Montréal le 15 juin 1999», Table de concertation en matière de violence conjugale du territoire de la communauté urbaine de Montréal; Comité d'action femmes et sécurité urbaine; Table de concertation en matière d'agressions à caractère sexuel - région de Montréal, 2000.
Catalogue CDEACF: 343.6-055.2(1-21)Pel 2000

Leona Heillig
Depuis les années 70, les féministes et les groupes de femmes se sont intéressés à la question de la sécurité et du sentiment de sécurité des femmes en milieu urbain: on parle enfin de la peur que vivent les femmes, celle de marcher seules le soir dans les rues par exemple. Plusieurs initiatives sont alors prises pour améliorer le sentiment de sécurité des femmes en ville : des cours dautodéfense pour femmes sont crées, les manifestations La rue, la nuit femmes sans peur et de plus en plus de marches exploratoires sont organisées, etc.
En 1992, se tient la conférence montréalaise Jaccuse la peur sur les femmes et la sécurité urbaine. Cet événement a réuni une centaine de personnes représentant différents secteurs et intéressées à agir sur la problématique de la sécurité des femmes en milieu urbain. Dans la foulée de cette rencontre, le Comité daction femmes et sécurité urbaine (CAFSU) sera créé pour assurer le suivi des engagements quy ont pris le Secrétariat dÉtat du Canada, la Ville de Montréal et la Communauté urbaine de Montréal (CUM).
Cest également au lendemain de cette conférence que le Développement québécois pour la sécurité des femmes amorce différents projets dans plusieurs municipalités québécoises. Plus récemment encore, la Régie régionale et la Direction de la santé publique reconnaissent limportance de la question en subventionnant des projets régionaux et trois projets locaux dans des quartiers ciblés de Montréal.
Même si Montréal est considérée comme une ville sécuritaire, le sentiment dinsécurité des Montréalaises demeure très élevé. Le CAFSU élabore donc des projets concrets qui visent à améliorer non seulement la sécurité mais aussi le sentiment de sécurité des femmes en milieu urbain. Pour ce faire, ses membres se sont donnés comme grands objectifs de contribuer à :
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Ainsi, le CAFSU oriente ses actions sur la nécessité de :
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En 1993, grâce à une subvention du Secrétariat dÉtat, le CAFSU organise la campagne de sensibilisation Et si 2 millions de femmes et dhommes décidaient de sallier pour la sécurité des femmes en ville et le forum Agir pour une ville sans peur. Ce dernier avait pour but de favoriser les échanges sur différents projets visant à accroître la sécurité des femmes dans les villes de Hull, Montréal, Ottawa et Toronto.
En 1995-96, le CAFSU organise le Prix sécurité des femmes J'aime
Montréal bien sûre! Lobjectif de ce concours était
de reconnaître et dencourager publiquement les activités
et les projets réalisés par divers organismes communautaires,
entreprises et institutions
publiques pour améliorer la sécurité des femmes en milieu
urbain. Les projets déposés devaient tous poursuivre les objectifs
préconisés par le CAFSU et sinscrire dans lune des
quatre catégories suivantes : autonomie des femmes, environnement sécuritaire
des lieux publics, partenariat et responsabilisation des hommes. Un répertoire
des projets soumis a ensuite été publié afin de susciter
les échanges sur ce qui a été fait comme sur ce qui pourrait
être fait. Plus de 26 projets ont alors été soumis et les
membres du jury ont remis sept prix aux organismes lauréats.
Le service Entre deux arrêts, devenu permanent depuis janvier 1996, permet
aux femmes se déplaçant seules le soir de demander au chauffeur,
après 17h30 lhiver et 21h lété, de descendre
de lautobus entre deux arrêts du parcours régulier. Résultat
dun exercice
de partenariat entre la Société de transport de la Communauté
urbaine de Montréal (STCUM), le CAFSU et les groupes de femmes, ce service
contribue à accroître lautonomie des femmes dans la mesure
où elles décident à quel endroit descendre pour se sentir
en sécurité.
En 1997, le CAFSU mène une enquête sur le développement des politiques institutionnelles pour prévenir le sentiment dinsécurité et la violence faite aux femmes sur le territoire de la Communauté urbaine de Montréal. Cette enquête visait à savoir si les différents établissements publics et privés contactés avait, dans leur milieu respectif, mis sur pied une politique ou des programmes pour contrer la violence faite aux femmes tels que des cours dautodéfense ou des projets relatifs à laménagement sécuritaire.
En 1998, dans les suites de cette enquête, une recherche sur la sécurité et le sentiment de sécurité des infirmières et auxiliaires qui travaillent à domicile a été menée au CLSC Petite Patrie. Les résultats de cette recherche ont été publiés en janvier 2000.
Nous réalisons actuellement linventaire et lévaluation
des cours dautodéfense pour femmes offerts sur le territoire de
la Communauté urbaine de Montréal. Parmi ceux-ci, certains rejoignent
plus que dautres les objectifs du CAFSU. Aussi, pour procéder
à lévaluation des cours quil recommandera, le CAFSU
retient différents critères : limportance de linformation
reçue sur la problématique et sur ses liens avec la socialisation
des femmes, de même que laugmentation du sentiment de sécurité
des femmes et de leur confiance pour se défendre. Lun des objectifs
du projet est de permettre aux femmes démunies financièrement,
issues des communautés culturelles ou à risque daccéder
plus facilement à des cours dautodéfense. Les résultats
seront publiés au cours de lannée 2000.
Le CAFSU prépare également un séminaire pour promouvoir les outils daménagement sécuritaire des lieux publics. Il existe des guides et des outils pour aider les urbanistes, les architectes et les groupes locaux à sassurer que les aménagements réalisés favoriseront le sentiment de sécurité des femmes. Ce séminaire aura également lieu au cours de cette année.
Le projet Concertation/ promotion actuellement en cours vise à faciliter les échanges entre les instances locales, régionales et mondiales sur les différentes actions et approches qui touchent à la problématique de la sécurité et du sentiment de sécurité des femmes en milieu urbain. Cest dans cette même veine que le CAFSU élargira son membership pour accueillir tous les organismes locaux ou régionaux qui réalisent des activités liées à la sécurité des femmes.
Je conclurai brièvement en ajoutant quelques mots sur la question du
partenariat. Le CAFSU se compose de représentantes et de représentants
dinstitutions publiques, de groupes de femmes et dorganismes communautaires.
Ces sept années de collaboration
nous ont permis de constater que chaque milieu a sa propre culture organisationnelle,
ce qui a une incidence directe sur la façon dont les décisions
sont prises et sur les moyens dont les partenaires disposent. Aussi avons-nous
beaucoup à apprendre du travail en partenariat.

Anne Michaud, Ville de Montréal, CAFSU
Au cours des dix dernières années, limportance dagir
pour accroître la sécurité et le sentiment de sécurité
des Montréalaises a fait consensus parmi un ensemble de partenaires communautaires
et publics. Vous en êtes la preuve puisque vous êtes ici aujourdhui,
mandatées ou déléguées par vos organisations. De
nombreux comités intersectoriels sont nés tant sur le plan local
que régional pour mettre en commun nos efforts et nos ressources.
Toutefois, même si nous travaillons toutes et tous pour la sécurité des femmes, lexpérience des dernières années nous démontre que nous ne ramons pas nécessairement dans la même direction et que cela peut nuire à lefficacité de nos interventions. Tous les facteurs qui entourent la problématique de la sécurité des femmes sont complexes et c'est lanalyse que nous en faisons qui guide nos actions, nos pratiques et surtout les messages de sensibilisation et de prévention destinés aux femmes et aux filles, aux hommes et aux garçons et à la collectivité en général. Par notre pratique intersectorielle, nous avons de plus en plus loccasion de nous voir agir sur le terrain et dassister au développement dun discours par les médias et les pouvoirs publics sur la question de la sécurité urbaine. Bien des enjeux sont en cause, dont certains dordre politique qui ajoutent à la complexité des messages à faire passer à la population. Ces messages sont parfois contradictoires. On peut se demander quels en sont les effets sur les citoyennes et les citoyens.
Dernièrement, pendant une réunion du CAFSU, nous avons fait un remue-méninges dont le but était de chercher des exemples de ces messages véhiculés dans le cadre de nos activités de sensibilisation et de prévention. Nous partagerons avec vous nos cogitations dans le jeu des conseils de prévention que nous ferons plus tard ensemble.
À lanalyse, on constate que certains messages visent à renforcer lautonomie des femmes, la liberté de mouvement, laffirmation de soi et lengagement de la communauté, alors qu'à linverse, dautres messages semblent indiquer quil faut privilégier le recours à la protection pour accroître son sentiment de sécurité : protection dun homme réel ou virtuel, d'un chien ou de gadgets en tous genres. Mon exemple préféré : certains conseillent aux femmes habitant seules de faire croire quelles ont un homme chez elle en mettant des bottes dhomme à leur porte.
Jaimerais faire ressortir certaines idées qui sont mises de lavent
par les médias et les pouvoirs publics et dont nous remettons la logique
en question. Une des affirmations répandues est que Montréal est
une ville sécuritaire. On considère que Montréal est une
ville sécuritaire lorsque lon compare les taux de crimes rapportés
dans les grandes villes nord-américaines. Alors, si Montréal est
une ville sécuritaire et que deux femmes sur trois ont peur de sortir
seules le soir, cest parce que cest dans leur tête
Elles
nont pas raison d'avoir peur et leur sentiment dinsécurité
nest pas légitime. Donc les femmes sont responsables de leur sentiment
dinsécurité.
Mais en même temps quon dit aux femmes que Montréal est sécuritaire, on leur donne des conseils de prévention et on leur dit de se protéger. Mais se protéger de quoi si Montréal est sécuritaire et quil ny a pas de danger ? Alors sil arrive quelque chose (car il arrive des choses ), on leur dit que cest parce quelles nont pas appliqué les conseils de prévention et quelles ne se sont pas assez protégées. Ce qui créé un état de confusion et, encore une fois, fait reposer sur les épaules des femmes la responsabilité non seulement du sentiment dinsécurité mais aussi de lagression ou du problème qui est survenu. Comme le dit lexpression anglaise "Damned if you do, damned if you don't".
Autre raisonnement problématique : on établit une corrélation entre le nombre dagressions rapportées dans les rues de la ville et le taux de sentiment de sécurité. Alors on dit : sil y a moins de crimes qui sont rapportés dans un quartier ou dans la ville, les femmes devraient se sentir plus en sécurité. Or les femmes ne se sentent toujours pas plus en sécurité. Pourquoi ?
Dabord parce dans le cas des agressions à caractère sexuel,
on sait que les crimes rapportés ne représentent quenviron
10% du taux réel de crimes; donc 90% ne figurent pas dans les statistiques
officielles. Ces 90% dagressions non recensées ont bel et bien
un
effet sur le sentiment dinsécurité des femmes. Ensuite,
le sentiment dinsécurité des femmes est dû non seulement
à lensemble des formes que prend la violence à leur égard
(dont la violence conjugale, le harcèlement sexuel, les agressions sexuelles),
mais aussi aux inégalités socioéconomiques qui persistent
entre les deux sexes.
Prenons lexemple dune femme vivant en situation de pauvreté,
seule ou chef de famille monoparentale avec trois enfants, qui vit dans un quartier
défavorisé, dans un logement insalubre, qui est dépendante
du transport en commun et qui a peu de mobilité et
déducation. Son estime de soi, sa confiance en elle et donc son
sentiment de sécurité risquent de ne pas être très
élevés, même si elle na jamais été victime
dune agression commise dans un lieu public.
Il faut donc défaire cette corrélation pour revenir aux causes multiples du sentiment dinsécurité et aux facteurs connexes qui lalimentent, où le nombre d'agressions rapportées commises dans les lieux publics figure parmi tant dautres.
Lorsque lon parle des autres facteurs, hormis celui dêtre femme, on fait référence à lâge, à labsence dautonomie financière, à un handicap, à la méconnaissance de la langue dusage et à lisolement. Tous ces facteurs font que les femmes vivent une double discrimination et quelles sont vulnérables à plusieurs points de vue. Il est certain que ces femmes n'auront pas un sentiment de sécurité très élevé.
Troisième problème de raisonnement : quand on regarde les statistiques,
on se rend compte que les femmes sont surtout agressées chez elles par
quelquun quelles connaissent. Entendu encore il y a deux semaines
à la radio : " Ah bon! Si elles se font agresser par
des hommes quelles connaissent, alors elles ne devraient pas avoir peur
des étrangers quand elles sortent de chez elles le soir " . Penser
que les femmes se sentent plus en sécurité avec des inconnus le
soir dans la rue puisquelles se font agresser par des proches est une
aberration du point de vue de lexpérience des femmes.
Je voulais simplement donner des exemples de discours publics avec lesquels nous sommes aux prises et qui nous nuisent lorsque lon intervient sur le terrain. Il nous faut toujours ramer à contre-courant pour réaffirmer ce qui nous guide dans laction, cest-à-dire la réalité telle que vécue et ressentie par les femmes. Le CAFSU sest d'ailleurs donné comme premier objectif de reconnaître le sentiment dinsécurité des femmes comme indicateur privilégié pour lanalyse et pour laction dans tous les projets quil met en uvre.
Il faut que les femmes sachent que non, elles ne sont pas folles, que chacune nest pas seule à vivre cette insécurité, que le poids de la responsabilité doit être réparti entre tous les membres de la collectivité. Il est important que les femmes soient entendues dans l'expression de ce qu'elles ressentent, quon reconnaisse que ce quelles vivent est tout à fait légitime. Cest à ces conditions que lon peut véritablement les accompagner dans une démarche vers lautonomie et lempowerment.
Leona Heillig a parlé de la recherche que le CAFSU a menée au CLSC Petite Patrie. Nous voulions documenter l'insécurité des infirmières et des auxiliaires familiales dans un contexte de maintien à domicile : ce quelles vivent au CLSC, pendant le trajet entre le CLSC et le domicile et, finalement, au domicile des patients. Cest extrêmement riche de rencontrer les femmes et de leur donner lespace pour quelles puissent témoigner de ce quelles vivent.
Lensemble des recommandations issues de cette recherche proviennent donc
directement des témoignages et de la prise en compte de lexpérience
rapportée par les femmes. Les solutions concrètes qui peuvent
être mises en place découlent de la reconnaissance de
leur expérience. Ce même type de recherche devrait être mené
dans deux ou trois autres CLSC pour dégager des tendances. Le travail
est dailleurs amorcé puisque des intervenantes et intervenants
de la Direction de la santé publique (santé et sécurité
au
travail) ont reconnu la pertinence de la démarche du CAFSU, et que nous
avons mis à leur disposition tous les outils méthodologiques conçus
pour notre étude.
Cest aussi sur lexpérience des femmes que repose le concept
" daménagement sécuritaire du point de vue des femmes
". Paradoxalement, le handicap de linsécurité des femmes
peut-être utilisé comme un atout pour rendre lenvironnement
urbain plus
sécuritaire. Comme on dit, " si cest bon pour les femmes,
cest bon pour tout le monde ". Comme les femmes sont celle souffrent
le plus de l'insécurité, les solutions qu'elles proposent entraînent
des améliorations qui profitent à tous. Nous avons donc besoin
de lexpérience des femmes pour développer, aménager
nos espaces publics et organiser les services urbains.
Je voulais simplement vous faire part de certains raisonnements qui peuvent poser problème quand on travaille sur le terrain. Alors quon essaie davoir un discours convergent, des citoyennes reçoivent des conseils et des avis contradictoires de la part de divers intervenantes et intervenants. Cela génère des frustrations entre nous puisque nous avons l'impression d'annuler nos efforts respectifs. C'est pour ces raisons que nous avons organisé ce séminaire : pour commencer à approfondir les échanges entre nous et à débattre de nos points de vue. Également pour comprendre les fondements de nos orientations et de notre intervention auprès des femmes qui ne demandent qu'à vivre dégagées des contraintes posées par l'insécurité, et à circuler librement sur la route les menant à leur plein épanouissement.
Le travail terrain du 
Michèle Charland, DQSF
|
Lors du séminaire, Michèle Charland avait préparé
une analyse de la sécurité |
Je suis une femme qui travaille surtout sur le terrain, alors je ne ferai pas
un très long historique de Développement québécois
de la sécurité des femmes. Je voudrais seulement vous dire quil
existe depuis maintenant huit ans. Au fil des années, nous avons travaillé
avec beaucoup dassociations provenant des communautés culturelles,
avec des femmes qui ont des limitations fonctionnelles, des femmes sourdes,
des groupes en région et des administrations municipales. Cette expérience
a permis de développer une réflexion
et une pensée sur la sécurité des femmes.
Disons tout dabord que ma réflexion a beaucoup évolué quoique le sentiment de sécurité est et a toujours été à la base de mon analyse. Par contre, il semble y avoir deux positions importantes défendues par des femmes qui travaillent en sécurité ou qui ont un intérêt pour ce sujet.
Il y a celles qui vivent avec un sentiment dinsécurité et qui lexpriment. Auparavant, les femmes parlaient de façon plus discrète de ce type de sentiment, soit dans les centres daide ou dans les groupes de femmes. Au fur et à mesure quon a davantage entendu parler de ce sentiment, les femmes ont exprimé leurs expériences et revendiqué une plus grande sécurité, ce qui est un besoin légitime.
Quant à lautre tendance, plus théorique, elle est défendue par des femmes qui font de la sécurité féminine une préoccupation constante. À mon avis, celles-ci ont développé un discours sur tout ce qui relève du phénomène de la crainte.
Les tenantes de ces deux pôles ont élaboré leurs propres stratégies daction. Nous, au Développement québécois de la sécurité des femmes, nous avons plutôt choisi de travailler avec les personnes qui expriment leur sentiment dinsécurité et qui cherchent des solutions pour le surmonter. À partir du moment où ce sentiment est exprimé, notre organisation analyse dans quelle mesure il contraint, limite ou altère les activités des personnes.
Je fais une parenthèse parce que je considère important dapporter de lespoir sur ce front. Il y a vingt-cinq ans, jenseignais lautodéfense, perçue à lépoque comme une action subversive. Les cours dautodéfense nétaient donc pas subventionnés par lÉtat. Ils étaient critiqués par les médias et impopulaires chez les groupes de femmes. Les gens se demandaient comment des femmes pouvaient apprendre à se battre. C'est intéressant de sen rappeler pour constater que lautodéfense fait maintenant partie des modes dintervention positifs. Certaines actions que lon peut mener aujourdhui sont au stade où en était lautodéfense il y a 25 ans.
La première action dont je vais vous parler est importante parce quelle
représente un créneau accessible à de nombreuses personnes
ici. Nous lappelons Les intervenants sympathiques. Il sagit en fait
didentifier des groupes de personnes susceptibles de
jouer des rôles rassurants dans la société, étant
donné que le sentiment dinsécurité a pour effet,
entre autres, de modifier les repères sociaux rassurants des individus.
Par exemple, on parle beaucoup des incivilités, ou ce que les gens considèrent
comme une atteinte à lordre social : quelquun qui passe devant
toi dans une file dattente ou qui te bouscule. La notion dincivilité
peut aller jusquà lagression, qui est la rupture la plus
totale du lien civil entre les gens. Les incivilités peuvent sembler
banales. Mais on se rend compte que cest souvent derrière ce concept
quon voit apparaître le spectre dune agression plus importante.
Donc, cest un élément à considérer et sur
lequel on peut agir.
Pour ce qui est des intervenants sympathiques, le Développement québécois de la sécurité des femmes a travaillé avec la Ville de Granby en 1995 pour former des chauffeurs de taxi. Ce programme de formation avait pour titre Taxi plus .
Il est important de spécifier que nous avons mis plus dun an et demi à convaincre les partenaires, les chauffeurs de taxi et leur syndicat, la Ville de Granby du rôle quils pouvaient jouer en matière de sécurité des femmes. Cette expérience nous a permis de constater que, sans le savoir, les chauffeurs de taxi viennent souvent en aide aux gens dans le cadre de leur travail. Notre projet a donc eu pour effet de revaloriser leur profession et dinstituer de nouvelles pratiques.
Grâce à une subvention du Conseil national de la prévention de la criminalité, nous pouvons maintenant faire la promotion de ce projet et létendre à dautres villes et à dautres organismes. Il est important de pouvoir répéter des expériences qui fonctionnent bien, dont les retombées sont aussi positives.
Et puis, il faut dire quil ny a pas que les chauffeurs de taxi
qui ont été repérés comme étant des intervenants
sympathiques. Il y a les gens qui travaillent à la voirie par exemple.
Je sais que les préposés aux contraventions de la Ville de Montréal,
que nous appelons
les " aubergines ", voudraient jouer un rôle social plus grand.
Enfin, il y a plusieurs possibilités avec ce type de projet.
Une autre action que nous avons mise de lavant sappelle Tant et tant de visages. Le projet sadresse aux mère de famille dans les quartiers de Montréal, celles-ci étant préoccupées par la sécurité de leurs enfants. Nous avons donc rassemblé des mères et exploré leurs besoins. Ce quil faut savoir, cest quau Développement québécois de la sécurité des femmes, on essaie déliminer les intermédiaires entre les individus et les actions. Nous travaillons en partenariat pour beaucoup dactions, mais développons une relation directe avec ces partenaires.
De ce projet, il ressort clairement que les mères sont inquiètes. Un des aspects du projet sappelle Les MOMS (mères organisatrices du mouvement de sécurité). Il consiste à former dix mères qui en recrutent six autres. Le bassin expérimental comprend donc 60 femmes.
Nous soutenons lanalyse que les femmes font de leurs besoins en sécurité et les stratégies dactions quelles veulent mettre de lavant.
Notre organisme travaille aussi avec différentes communautés culturelles. Par exemple, nous avons organisé Les événements de Chevas, à partir des besoins exprimés par des femmes immigrantes rencontrées dans les marchés publics. Il sagit dun vaste programme de résolution de problèmes dans les écoles.
Il y quatre ans, en 1995, nous avons organisé dans les marchés publics ce quon a nommé Marché conclu. Dans le cadre de cette activité, nous avons monté des kiosques qui nous ont permis de rencontrer plusieurs femmes de différentes cultures. Elles nous disaient ce que signifie pour elles le mot sécurité. Les femmes nous ont donc parlé de toutes sortes de sujets; lévénement se tenait en quatorze langues. Pour la plupart, la sécurité de leurs enfants, particulièrement de leurs adolescentes et adolescents dans les écoles secondaires, faisait partie de leur préoccupation majeure. Elles nous affirmaient demblée, et ce toutes cultures confondues, que lécole secondaire est une grosse machine où la violence est omniprésente. Individuellement, elles se sentaient impuissantes à agir mais éprouvaient le besoin dentreprendre une action qui donnerait aux jeunes la capacité de transformer leur école notamment au chapitre de la violence.
Pendant six mois, trois écoles ont participé à un projet
expérimental. Au total, 70 jeunes se sont inscrits et 24 ont été
sélectionnés. Ceux-ci devaient sentraîner à
résoudre des problèmes. Lactivité a connu un succès
au-delà de nos attentes. Cest pourquoi nous
avons réuni un comité pour en évaluer limpact. Le
projet sera consolidé pendant trois ans avant dêtre disponible
pour lensemble des écoles du Québec.
Malheureusement, ce genre de projet ne suscite pas lenthousiasme des
partenaires financiers et sinsère moins bien dans des agendas politiques.
Les bailleurs de fonds à qui nous nous sommes adressés ont refusé
de nous accorder des subventions. Ce projet
ne fonctionnerait jamais, disaient-ils.
À mon avis, il faut avoir le courage de soutenir les projets qui peuvent
paraître moins crédibles aux yeux des organismes subventionnaires.
Si on a le sentiment que le projet est cohérent et quil aura du
succès, il faut aller de lavant et croire quun groupe peut
soutenir linitiative. À cet égard, le Développement
québécois de la sécurité des femmes demeure ouvert
aux idées qui viennent en aide aux personnes dont le sentiment de sécurité
a été
altéré.
À la suite des présentations des trois conférencières,
une partie de la discussion a porté sur la notion dincivilité.
Celle-ci est complexe à circonscrire dans la problématique de
la sécurité des femmes en milieu urbain. Nous rapportons ici les
propos de quelques
participantes.
Les incivilités constituent un domaine de recherche important puisquelles
renvoient à la notion de droits humains, de droits sociaux. Par exemple,
quand quelquun jette un papier par terre, notre civisme nous pousse à
lui demander de mettre ce papier à la poubelle.
Dans ce cas-ci, aucune loi, aucun système ne régit ce type de
comportement. En fait, cest notre conscience sociale qui sexprime.
On applique ainsi des principes liés à notre citoyenneté,
à notre identité collective. À partir du moment où
ce système est remis en
question par un geste jugé inapproprié, on se sent menacé.
Beaucoup croient important dagir contre les incivilités liées
au bruit ou aux odeurs car elles peuvent susciter des comportements et des propos
racistes. Voici un exemple très concret : quelquun demande à
un autre individu de cesser dutiliser certaines épices dans sa
cuisine sous prétexte que lodeur qui sen dégage empeste
limmeuble. Qui commet lincivilité et comment linterpréter
de part et dautre? Où se situe le respect des droits de lun
et de lautre? Comme la notion dincivilité varie selon les
valeurs et les cultures, des situations délicates peuvent engendrer des
frustrations, voire des agressions, doù ce sentiment dimpuissance
à modifier des états de fait. La notion dincivilité
comporte un volet philosophique et social qui pourrait faire lobjet dune
attention et dune formation plus
soutenues.
Une participante soulève à cet effet le cas des intervenantes
et intervenants qui travaillent à Montréal sans y habiter, comme
les infirmières qui donnent des soins à domicile. Une étude
pilote menée dans un CLSC montréalais a montré que dans
ce cas précis, ces dernières habitent majoritairement en banlieue,
mais desservent une clientèle montréalaise. Elles disent ressentir
de linsécurité à cause de certains comportements
comme des gens qui crient dun balcon à lautre et par la simple
présence de communautés culturelles avec lesquelles elles ne sont
pas familières. De cette étude, il a donc été proposé
que ces intervenantes reçoivent une formation sur la réalité
socioéconomique des quartiers montréalais et sur les relations
interculturelles. Cela permettrait, entre autres, de diminuer les préjugés
qui peuvent eux-mêmes devenir facteurs dinsécurité,
et surtout de relativiser ce qui peut être perçu comme
des incivilités.
À la suite de cette intervention, lauditoire sinterroge
sur les liens qui existent entre la pauvreté et la violence si on considère
que des quartiers montréalais plus pauvres que dautres sont reconnus
comme étant moins sécuritaires. La violence faite aux femmes
nest-elle pas présente partout, peu importe les milieux et les
cultures? Il est très facile pour celles et ceux qui proviennent de milieux
privilégiés de se dire à labri de la violence. Mais
la réalité peut être toute autre.
Une autre participante émet ce commentaire : chez les policiers, il
est difficile de reconnaître la légitimité de la peur vécue
par les femmes. Dautant plus que dans ce milieu, on a lhabitude
de faire appliquer la loi. " Quand cest blanc, cest blanc,
quand cest noir,
cest noir", rappelle-t-elle. Comment faire pour démystifier
le sentiment dinsécurité que vivent la plupart des femmes?
Serait-il possible de mettre une couleur sur le sentiment dinsécurité,
sans que ce soit blanc ou noir?
À ce questionnement, une intervenante répond quil est vrai
que les hommes sont peu sensibilisés à la réalité
de la sécurité des femmes, et encore moins les policiers. Il faut,
poursuit-elle, que les policiers se mettent en mode découte et
au second plan, pour
tenter de comprendre une réalité quils ne vivent pas et
ainsi apporter leur soutien aux femmes. Quand on parle de développer
des actions du point de vue des femmes, cela signifie que les intervenants doivent
apprendre à agir à partir du vécu que les femmes
expriment plutôt que dagir en protecteurs ou de façon paternaliste,
et tenter de
"convaincre" ces dernières que ce quelles ressentent
nest pas justifié.
Un travail de base reste à faire pour que les policiers soient plus sensibles à la réalité des femmes. Par exemple, leurs consurs, leurs surs, leurs femmes ou leurs filles pourraient, au cours dune activité, leur parler de ce quelles vivent au quotidien en matière dinsécurité.
La question de la sécurité dans les quartiers est un thème
qui revient souvent. Une participante se demande si la notion de quartier veut
toujours dire quelque chose. Nest-ce pas une nostalgie du temps du Québec
rural où les quartiers montréalais représentaient
une paroisse, un village? Pour les femmes daujourdhui, qui côtoient
par exemple les autres mères à la garderie, qui ont des liens
avec leurs collègues de travail ou encore avec les membres de leur club
daérobie, le quartier est-il encore lendroit premier où
développer un lieu dappartenance, où organiser des activités
de sécurité? Autrement dit, dans quel rayon daction peut-on
intervenir compte tenu de cette mobilité et de la diversité des
lieux dappartenance?
Dans le cas de Tandem Montréal, la notion de quartier est primordiale. En fait, les quartiers font la ville. Mais il faut être conscient que les activités quotidiennes se déroulent à la fois dans le quartier et dans la ville. Concrètement, une femme peut habiter Pointe-St-Charles, mais devoir se déplacer au centre-ville pour travailler, faire ensuite un détour par Notre-Dame-de-Grâce pour assister à la partie de baseball de son garçon. Il est donc indispensable davoir une vue densemble à léchelle de la ville. Tandem Montréal peut cependant organiser des activités plus personnalisées pour rejoindre les gens. La résidente de Pointe-St-Charles nassistera pas à une rencontre dinformation à Notre-Dame-de-Grâce mais pourra aller à celle dans son quartier.
Une participante se demande si toutes les femmes vivent la même insécurité. Une foule de variables est à lorigine influent sur lintensité du sentiment dinsécurité comme le quartier où on habite. Il est donc important, convient-on, de faire des nuances.
De lavis dune intervenante, le sentiment dinsécurité dépend du réseau que les femmes tissent autour delles. Lexpérience nous montre que celles qui ont un réseau très fermé (qui gravite autour de la famille) se sentent menacées dès quelles en sortent. À lopposé, celles qui ont des réseaux quon appelle uniplex (famille, amies, travail, voisinage ) disposent de lieux pour exprimer leurs peurs et recevoir un certain réconfort.