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Virage ... attention à l'impact! (3/3)

Association féminine d'éducation et d'action sociale (AFÉAS)
Dossier d'étude, 1997

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Les conséquences et les enjeux pour les femmes

Dans toutes les régions du Québec, la réorganisation des services de santé est en marche avec ses conséquences et ses enjeux. Certains concernent toute la population comme la qualité des soins. Il y a en effet une différence entre les soins prodigués à l'hôpital où l'encadrement est constant (présence des médecins et du personnel, accès aux unités d'urgence) et les soins qui sont dispensés à la maison.

Autre enjeu pour la population: la privatisation, car il se met sur pied de nombreux services médicaux privés qui font craindre un système de santé à deux vitesses: le système public avec le CLSC comme ressource pour les moins fortunés et les soins privés pour ceux qui sont pourvus de revenus et d'assurances.

Ce qui nous intéresse d'approfondir ce sont les conséquences et les enjeux qui concernent spécifiquement les femmes. Car elles sont concernées sous trois aspects: dans le rôle d'aidantes ou dispensatrices de soins, à titre de bénéficiaires de soins de santé et comme travailleuses dans ce secteur d'activité.

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Pour les femmes, dispensatrices de soins

L'hospitalisation est écourtée, plusieurs traitements ne nécessitent plus d'hospitalisation. Mais les malades nécessitent toujours des soins! Et désormais ils doivent compter sur leurs proches pour les recevoir. D'une responsabilité collective, une grande part des soins aux malades sont passés à des responsabilités individuelles.

Les malades doivent être pris en charge par leur milieu, c'est-à-dire par leurs familles. Et l'expérience, confirmée par les résultats de la recherche, démontre que ce sont surtout sur les femmes que reposent ces nouvelles responsabilités! Ce n'est pas nouveau. Traditionnellement, les femmes ont été responsables de la prise en charge des personnes non autonomes de la famille: les enfants, les personnes âgées, les malades.

En parlant de la prise en charge: «Toutes les recherches menées ici ou ailleurs montrent que ce sont les femmes qui assument cette responsabilité... Rappelons, que 23% des conjointes contre 13% des conjoints aident leur partenaire; 29% des filles contre 8% des garçons soutiennent leurs parents»(3).

Malgré le fait qu'au cours des dernières décennies, les femmes aient investi en force le marché du travail - 75% des mères de 25 à 44 ans sont sur le marché du travail - et que leur contribution financière est de plus en plus indispensable pour permettre au ménage de survivre, les hommes n'ont guère augmenté leur participation à ces responsabilités et aux tâches qui en découlent. Et le virage ambulatoire alourdit encore les attentes à leur égard.

Toutes les femmes ne subiront pas les mêmes conséquences. Les conditions de la personne malade,la durée de la prise en charge, la situation économique, le support de la famille, l'accès à des services d'aide pourront modifier les impacts pour la personne aidante. Une prise en charge effectuée par une personne à la maison avec de jeunes enfants n'aura pas les mêmes conséquences que pour une autre qui devra délaisser la marché du travail, abandonner des études ou une implication bénévole. Ces situations diversifiées auront pour effet de fractionner les expériences vécues par les femmes, de faire en sorte que tout le travail de prise en charge passe d'une responsabilité collective à une responsabilité individuelle.

Malgré les conséquences du virage ambulatoire sur les femmes, aucune évaluation de ses impacts n'a été n'est faite. «On prend le bénévolat des femmes pour acquis» citait un témoignage entendu pendant la recherche.

Les engagements de la 4e conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes, tenue à Beijing, en 1995.

Les gouvernements participant à la Conférence, dont le Canada et le Québec, ont pris l'engagement d'analyser les répercussions différenciées selon le genre, des politiques et programmes qu'ils mettent en place. Ceci afin de tenir compte de la manière dont ces politiques et programmes affectent différemment les femmes et les hommes, faisant ainsi obstacle à l'égalité entre les sexes.

Enjeu *

Faire les frais d'une politique gouvernementale sexiste, discriminatoire pour les femmes

* Enjeu: ce que l'on peut gagner ou perdre dans une entreprise, dans une démarche.

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Sur le travail invisible des femmes dispensatrices de soins

Dans le cadre d'une prise en charge, les aidantes sont appelées à prendre en charge l'organisation quotidienne de la vie du malade, lui dispenser des soins physiques pas toujours faciles: comme donner la bassine, faire prendre un bain, faire manger la personne, l'aider à se lever, à marcher. Elles auront à l'accompagner chez le médecin, à l'hôpital, à lui procurer et administrer ses médicaments... Sans compter les encouragements à prodiguer, les visites de la famille à accepter... De plus, elles ont à dispenser des soins médicaux spécialisés, à opérer des appareils complexes, à accueillir et comprendre les actions des divers intervenants et intervenantes qui viendront visiter la personne malade.

Il est clair que la prise en charge d'une personne malade augmente la part du travail et de responsabilités des femmes. Malgré cela, la personne malade et les autres proches de la famille n'exprimeront pas forcément de la reconnaissance pourles soins dispensés. De plus, les mesures d'aide et de répit prévues à son intention sont à peu près inexistantes. La formation pour dispenser des soins plus spécialisés ou opérer des appareils est réduite au minimum. Les résultats de la recherche l'ont démontré, il s'ensuit pour l'aidante beaucoup de stress, d'insécurité et d'angoisse.

Les femmes, travailleuses au foyer, sont celles qui sont le plus visées par ces nouvelles responsabilités de prise en charge. Elles verront leurs tâches s'alourdir et devront éventuellement sacrifier leurs activités personnelles.

Enjeu

Augmentation du travail invisible effectué par les femmes.

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Sur le bénévolat et les loisirs

Les aidantes rogneront sur leur temps de loisirs pour pouvoir assumer leurs nouvelles responsabilités et trouver un peu de repos. Elles abandonneront leurs activités bénévoles privant ainsi la société des bénéfices qui en découlent. Privées ainsi de repos, de soutien de la part de leur réseau de connaissances, elles seront plus fragiles et vulnérables à la fatigue et au découragement.

Enjeu

La diminution de l'engagement bénévole des femmes dans leur milieu.

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Sur l'emploi et les études

Des travailleuses peuvent être appelées à quitter temporairement leur emploi ou abandonner des études pour pouvoir effectuer la prise en charge d'un de leurs proches. Selon l'état de la personne malade, l'aidante jouera ce rôle pour une période de temps plus ou moins prolongée. Elle subira une baisse de revenus en conséquence, plus ou moins importante selon la durée d'absence du travail, ce qui réduira ses futures rentes de retraite.

En fait, des responsabilités familiales accrues risquent de diminuer la disponibilité des femmes pour accepter des promotions comme elles risquent de leur faire accepter davantage des emplois à temps partiel. Ayant moins de temps, elles ne pourront poursuivre des études, suivre du perfectionnement. C'est leur sécurité et leur autonomie financière qui sera réduite tandis qu'augmenteront les risques de pauvreté. «Bref, pour avoir aidé les autres, ces femmes augmentent une fois de plus leur vulnérabilité financière tout en sacrifiant leur autonomie personnelle et sociale»(4).

Enjeu

L'augmentation de la pauvreté des femmes, alourdissement de la double tâche et obstacles à l'avancement professionnel.

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Sur la santé

Prendre soin d'une personne malade tout en poursuivant son travail, en assumant ses responsabilités envers la famille, les enfants, le conjoint, les parents, en coupant ou diminuant sur les activités de loisirs et sociales, finira par avoir des effets pour l'aidante s'il y a surcharge excessive de travail. Certains soins, comme lever des malades ou les déplacer, sont d'ailleurs exigeants et peuvent causer des blessures.

Les rapports familiaux risquent aussi d'être perturbés par le surcroît de travail, par les visites des intervenantes et intervenants médicaux, par le manque de disponibilité et d'intimité. Le stress, la nervosité, l'insécurité sont souvent invoqués dans la recherche. Finalement, c'est la santé physique et mentale des aidantes qui écopera.

Enjeu

La détérioration de la santé physique et /ou mentale des femmes.

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Pour les femmes immigrées

Le Conseil du statut de la femme soulève de nombreuses interrogations à leur égard. «Quand l'aidante est une femme immigrée ayant une faible connaissance du français, comment le virage ambulatoire se prendra-t-il? Comment s'assurer de la compréhension des consignes? Comment les femmes immigrantes peuvent-elles accéder à la référence téléphonique info-santé? Aucune solution de rechange ne leur est proposée. Les immigrées risquent de se retrouver encore plus isolées et coupées des sources d'information utiles pour remplir leur rôle d'une manière plus sécuritaire»(5).

Enjeu

L'accès aux services de santé pour les femmes immigrées.

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Prendre sa santé en main

Plusieurs dossiers d'études, plus de trente depuis 1976, ont été publiés par l'AFEAS en matière de santé. Certains ont davantage favorisé une plus grande recherche d'autonomie; mentionnons:

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Pour les femmes malades

Comme malades, les femmes seront également touchées. Étant de plus grandes consommatrices de services de santé, elles subiront davantage les inconvénients et les conséquences d'une prise en charge. Diverses raisons expliquent d'ailleurs cette consommation plus grande.

L'indice de santé global peut varier de 0 à 1. Plus l'état de santé est mauvais, plus l'indice s'élève et se rapproche de 1. Au Québec, pour les femmes, il est de 0,537 alors qu'il se situe à 0,479 pour les hommes. Il n'est donc pas étonnant que les femmes soient de plus grandes consommatrices de services de santé. Il est également prouvé que leur situation socio-économique inférieure influence leur état général. «Même si l'espérance de vie des femmes est plus longue que celle des hommes, elles la passent souvent dans un état d'incapacité: 2 ans en institution, 7 ans en incapacité à long terme et 3 ans d'incapacité à court terme»(6).

Par conséquent, les femmes auront besoin d'être prises en charge. Comment une mère de jeunes enfants, monoparentale, peut-elle s'organiser seule, au sortir de l'hôpital, sans que la sécurité de ses enfants ne soit compromise ? Quelles ressources sont à la disposition de la personne seule, sans conjoint, sans enfants proches, pour prendre soin d'elle ?

Dans la recherche, les femmes expriment leur sentiment d'inquiétude par rapport au dérangement qu'elles sont susceptibles de causer quand elles sont prises en charge. La situation peut être très difficile si la personne qui héberge la malade a des enfants ou des adolescents et que la présence de cette dernière perturbe toute la famille. Leurs réticences à demander de l'aide peuvent-elles avoir des répercussions sur l'état de santé et le rétablissement de ces femmes ? Il pourra découler plus de tensions et d'insécurité à être prise en charge par ses proches plutôt que par le personnel dont c'était la tâche, dans le cadre d'une hospitalisation.

L'obligation d'être dépendante d'une personne proche qui n'a pas véritablement le choix de refuser une prise en charge risque dans certains cas d'aggraver les conflits dans la famille. Elle peut favoriser la violence vis-à-vis la personne malade. Le virage ambulatoire prend pour acquis la bonne entente dans la famille. Pourtant, la situation de dépendance dans laquelle la maladie ou la convalescence place les malades pourra favoriser les rapports d'oppression et de violence de la part des conjoints ou des enfants. De plus le respect de la personne malade par les divers intervenantes et intervenants n'est pas non plus garanti. Dans la réalité, la femme malade sera-t-elle en sécurité avec toutes les personnes qui viendront chez elle pour la soigner, effectuer son entretien ménager, lui donner ses repas, son bain...?

D'autre part, les personnes n'auront pas le choix et devront développer une plus grande autonomie par rapport aux services médicaux. Les membres de l'AFEAS ont déjà amorcé des réflexions sur le sujet. Il n'est pas question de renoncer à des services médicaux, mais plutôt de développer un mode de vie qui fait une plus grande place à la prévention, au respect de ses forces, de ses limites, au maintien de sa santé plutôt que de se tourner vers les consultations répétées, la consommation de médicaments...etc.

Enjeu

L'accès à des soins de qualité et à la sécurité des personnes malades une fois rendues à domicile. Pour toutes les femmes, une plus grande prise en charge de sa santé.

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Pour les travailleuses dans le système de la Santé et des services sociaux

Le présent dossier n'a pas détaillé les résultats de la recherche portant sur la situation des travailleuses. Cependant, il n'est pas superflu de présenter un portrait succinct de la situation.

Les femmes ont largement fait les frais de la réforme. Presque 75% du personnel du secteur de la santé et des services sociaux est féminin soient 246 030 travailleuses (7). «Les fermetures massives d'hôpitaux ont un effet sans précédent sur cette main-d'oeuvre. Certaines sont mises à pied, d'autres prendront des retraites anticipées et d'autres conserveront leur emploi à la condition d'accepter des changements majeurs dans leur description de tâches ou des réaffectations dans d'autres établissements du réseau sanitaire... Il est difficile d'estimer le nombre de pertes d'emplois qui affecteront ce secteur. Mais il est réaliste de supposer que la perte d'emplois sera très sévère parmi la main-d'oeuvre temporaire du réseau de la santé; certaines hypothèses voulaient que les postes disponibles à temps partiel soient automatiquement convertis et comblés par les membres du personnel permanent à temps complet qui perdraient leur emploi»(8).

Selon la CEQ, les transformations radicales entraîneront une diminution nette de l'ordre de 17 000 postes qui affecteront 30 000 personnes sur trois ans(9). De plus, il est reconnu que les travailleuses qui ont conservé leur emploi voient leur charge de travail s'accroître.

Enjeu

L'accès au travail pour les travailleuses touchées par la réforme de la santé, leur appauvrissement notamment pour la main-d'oeuvre non spécialisée.

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Conclusion

Prendre soin des personnes malades, c'est une responsabilité sociale au même titre que la maternité ou les enfants. Éventuellement, la société, par le biais des gouvernements, devra reconnnaître cette importance, comme elle l'a fait dans le cas de la maternité par la mise en place de mesures concrètes et de conditions pour faciliter l'accomplissement de ces responsabilités pas vraiment nouvelles, mais grandement accrues.

En grec, le mot «crise» signifie choix et décision. Le système de santé québécois traverse véritablement une crise et certainement que nous, les femmes, qui sommes sur la ligne de front de cette réforme, pouvons contribuer à identifier des solutions propres à résoudre les difficultés actuelles.

Cette prochaine étape de recherche de solutions fera partie d'une démarche future qui sera entreprise en 1998-1999 à l'AFEAS. Malgré cela, il n'est pas exclu de commencer à réfléchir dès aujourd'hui. Après avoir entendu des témoignages sur la façon dont le virage ambulatoire se déroule dans nos milieux respectifs, ce sera la poursuite de la réflexion actuelle.

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Références

  1. La Presse, Le déficit des hôpitaux du Québec atteint 71 millions, 25 septembre 1996.
  2. Conseil du statut de la femme, Virage ambulatoire: notes exploratoires, février 1996.
  3. Ibid 2. (retour)
  4. Ibid 2. (retour)
  5. Ibid 2. (retour)
  6. Ibid 2. (retour)
  7. Ibid 2. (retour)
  8. Ibid 2. (retour)
  9. Nouvelles CEQ, Le virage ambulatoire au féminin, novembre-décembre 1996. (retour)

Bibliographie


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